28 octobre 2008
La crise, entre liberté et responsabilité
J’aime les crises. Pas pour leurs effets, souvent dévastateurs, mais pour ce qu’elles révèlent. La crise actuelle en est un archétype. Elle révèle ce qui nous était caché ou ce que nous ne voulions pas voir. Les hommes aujourd’hui sont comme de grands enfants (1), disant en cœur : « c’est pas moi, c’est lui » ou « c’est moi, mais je l’ai pas fait exprès ». Mais, derrière les subprimes, les golden parachutes, les produits dérivés de toutes sortes, il y a des hommes libres de faire des choix, moralement acceptables ou non, des responsables parfois … irresponsables. Peut-on être libre d’être irresponsable ?
Face à la crise, être d’abord responsable
L’homme, avant même d’être un animal politique selon l’expression d’Aristote, est d’abord un être responsable. C’est même ce qui définit son humanité et son rôle, sa mission même. La Genèse est claire sur ce point : « Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder » (2). Non seulement la Bible parle déjà de développement durable (ce n’est donc pas si nouveau !), mais, plus fondamentalement, elle nous explicite la notion même de responsabilité qui définit l’homme. Etre responsable, c’est étymologiquement se porter garant de quelque chose qu’on nous a donnée à « garder », à conserver, à gérer ou à développer. Etre responsable, c’est donc promettre de « répondre » de ses actes. Il s’agit de s’engager pour les autres et devant tous les autres à rendre des comptes. Le sage de l’Ecclésiaste poursuit la même idée et conclut ses recommandations en disant : « le devoir de tout homme est de respecter Dieu en obéissant à ses ordres. En effet, Dieu demandera des comptes pour toutes nos actions, même cachées, qu’elles soient bonnes ou mauvaises » (3). Ce « rendre-compte », dans la Bible, est bien sûr devant Dieu : je rends compte de la mission que Dieu lui-même m’a confiée : « garder » le jardin d’Eden.
Mais ce concept de responsabilité peut aussi s’appliquer à tous les hommes, croyants ou non. L’homme rend compte à Dieu, comme l’ouvrier à son chef d’atelier, comme le fonctionnaire à son directeur, comme le Préfet à son ministre. Et cette responsabilité, c’est exactement l’inverse du célèbre « après moi, le déluge » ! Etre responsable, c’est être aussi responsable de ce qui peut arriver après. Après l’action, après la décision, après les choix. Etre responsable, c’est être responsable de ses actes et, notamment, des conséquences de ses choix. Ce principe de responsabilité n’est pas à confondre avec le fameux principe de précaution. Il s’agit d’assumer ses choix et les risques qui y sont associés. La responsabilité n’implique pas la passivité et l’inaction. Elle signifie juste que la décision que l’on prend est prise sous le regard des autres, de soi-même, et, pour certains, de Dieu lui-même.
La responsabilité définit la liberté de l’homme
Mais qui sont ces « autres » qui me regardent et devant lesquels je suis, ou je me sens, responsable ? Quand je suis responsable, je réponds. Mais à qui je réponds ? A quel appel dois-je répondre ? Soyons logique : si la responsabilité est une réponse, quelle est la question et, si elle existe, qui la pose ? C’est tout simplement la présence de l’autre, le regard de l’autre. La responsabilité naît dans l’instant où l’autre me regarde. Sans le regard de l’autre, ma liberté serait illimitée, et mon désir toujours sans fin. L’homme soustrait au regard de l’autre aurait un pouvoir illimité. Le regard de l’autre est le contre-pouvoir de la liberté de l’homme, de chaque homme, et de tous les hommes. Nos chers banquiers, vendant et revendant des produits dits « toxiques » (4), ont été irresponsables car ils n’ont pas été assez contrôlés, regardés, scrutés. Quand la liberté n’est pas cantonnée par une autre liberté (celle du regard de l’autre), elle devient folle.
L’homme-dieu face à ses responsabilités
Quand l’homme devient irresponsable à force de liberté sans limites, sans contre-pouvoir, l’homme devient Dieu et un Dieu qui serait à l’image de l’homme… Bref, un homme qui joue aux apprentis sorciers. Cet homme joue avec la terre (le réchauffement climatique par exemple). Il joue avec les autres (les guerres, toujours trop nombreuses). Il se met même à jouer avec lui-même. A mélanger le court terme et le long terme, le bien public et le bien privé, le bien et le mal.
Mais finalement, quoi de neuf ? C’est même l’histoire de l’homme, depuis le début, le tout début : quand, au début de la Genèse, Adam et Eve mangent le fruit interdit, le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, l’homme fait un choix clair: le choix de la liberté, du risque et de l’inconnu. Il a préféré prendre le risque de « voir les choses telles qu’elles sont »(5). Ce choix initial de la liberté, l’homme doit l’assumer. Dieu lui-même est assez direct dans son message de conclusion : « Voilà que l’homme est devenu comme un dieu, pour ce qui est de savoir ce qui est bien ou mal ». Et Dieu décide d’« renvoyer l’homme du jardin d’Eden pour qu’il aille cultiver le sol dont il a été tiré » (6). Dieu, lui-même, met l’homme devant ses responsabilités.
Du retour de la régulation au retour de la vertu
C’est donc l’homme, depuis sa rencontre avec le serpent-médiateur, qui doit seul décider « pour ce qui est de savoir ce qui bien ou mal ». Il décide donc. Et il décide parfois bien, parfois mal. Et, souvent, au-delà du bien et du mal.
Comme Dieu n’est pas toujours derrière nos grands enfants, il faut trouver une autre solution, surtout dans un monde de plus en plus athée. Par principe, la religion a l’hétéronomie comme principe : la loi de Dieu est extérieure à l’homme et tous les croyants s’y soumettent. L’homme moderne (7) lui se veut autonome et autarcique : c’est le principe de l’auto-législation, de l’auto-régulation. L’homme doit donc élaborer ses propres règles. Et les règles qu’il doit élaborer sont de deux sortes. D’abord, des règles pour gérer la vie entre les hommes : c’est la loi ou la fameuse économie régulée que tous les politiques et les économistes cherchent aujourd’hui. Mais cela ne suffit pas : il faut aussi une auto-règle pour gérer sa propre vie : à défaut de religion (qu’on ne suit plus, même si on y croit encore), c’est la vertu (8).
Si la crise démontre que l’homme est libre d’être irresponsable, elle prouve aussi que l’homme est rattrapé lui-même par cette liberté sans limite et sans vertu. Cette liberté n’est en effet collectivement acceptable que si elle est éthique. Le philosophe allemand Hans Jonas l’a bien compris, lui qui fait de la notion de responsabilité le fondement même de l’étique. A la manière de Kant, il redéfinit l’étique de responsabilité par la maxime suivante :
« Agis de façon que les effets de ton action
soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre,
et ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie »
Nos amis des subprimes ont-ils agi ainsi ? Pas sûr…
Pour eux, c’était : « après moi, le déluge » et non pas une marque de politesse très courante, qui traduirait à la manière de Lévinas la maxime de Hans Jonas : « après vous ! » (9)
Vincent Toche
Never be Lost In Management !
(1) Lire mon article http://lostinmanagement.canalblog.com/archives/2008/10/05/10827911.html sur l’homme qui doit sortir de sa minorité.
(2) Genèse II, 15
(3) Ecclésiaste XII, 13 (c’est nous qui soulignons)
(4) Lire le conte « Melmoth réconcilié » de Balzac que Didier Toussaint m’a fait découvrir (lire aussi son blog : http://didiertoussaint.typepad.fr/inconscient_entreprise/ ). J’y reviendrais dans un autre article.
(5) Genèse III, 5
(6) Genèse III, 22-24
(7) Et j’imagine que bien des financiers étaient pourtant croyants…
(8) Lire mon article sur la différence entre les valeurs d’entreprise et les vertus des managers dans http://lostinmanagement.canalblog.com/archives/ethique/index.html
(9) "Après vous : cette formule de politesse devrait être la plus belle définition de notre civilisation »(Lévinas).
05 octobre 2008
Pour sortir de la crise, un préalable: la sortie de l’homme de sa minorité
En ce mois d’octobre 2008, la crise économique et financière est tellement profonde que certains en viennent à remettre en cause les fondements de notre société de libre-échange. D’autres encore, et non des moindres, sont plutôt à la recherche de boucs émissaires. Bref, la recherche des causes bat son plein. Rien de plus normal. Cependant, on peut se poser la question de savoir si la cause première est moins à rechercher dans le système qu’en nous mêmes. Sortir de la crise, n’est-ce pas d’abord sortir de sa crise ? Et, pour illustrer ce paradoxe apparent, rien ne vaut un détour par ce bon vieux Kant et son célèbre « Qu’est-ce que les lumières ? ».
La sortie de l’homme de sa minorité
Rappelez-vous vos cours de philo de Terminale ! Vous avez une chance sur deux d’avoir étudié ce court article de Kant paru en décembre 1784 dans le périodique allemand Berlinische Monatsschrift. Le début du texte (1) est une citation devenue classique : « Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable ». L’homme est un animal doué de raison, nous rappelle Kant, mais souvent il ne l’utilise pas ! En effet, bien souvent, les hommes ne font pas l’effort de penser par eux-mêmes. Pire, l’homme, pourtant devenu majeur (2), préfère rester dans sa minorité. Il préfère l’autorité d’un autre à l’autorité de son propre entendement, de sa propre raison. L’homme devenu homme préfère donc souvent rester en situation d’infériorité et accepte une autorité extérieure, étrangère à lui car « il est si aisé d’être mineur ! », ajoute ironiquement Kant…
La paresse et la lâcheté
Kant poursuit son raisonnement et donne 3 exemples. Nous sommes en état de minorité intellectuelle quand « un livre me tient lieu d’entendement » (un maître à penser qui empêche de penser par exemple), quand « un directeur me tient lieu de conscience » (allusion à peine cachée à la religion), quand « un médecin décide pour moi de mon régime ». Bref, ces 3 types de tuteurs mettent l’homme sous tutelle et l’empêchent de penser par lui-même, d’utiliser sa raison. C’est là où Kant est malin. L’homme, nous dit-il, est non seulement paresseux mais aussi lâche.
Paresseux d’abord : l’homme aime qu’on décide pour lui. Il préfère renoncer à utiliser sa majorité car penser est « ennuyeux ». Prémonitoire, Kant met ces paroles dans la bouche de l’homme paresseux : « Je n’ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer ». Bref, l’homme sous-traite sa propre pensée, la délègue, et, finalement, préfère une vie matériellement réussie à une vie intellectuellement pensée.
Lâche ensuite : Kant compare l’homme à un « sot bétail » qui n’a pas la permission de sortir hors de son parc, qui « n’est pas habitué à remuer ses jambes en liberté » et qui reste « enfermé ». Il compare aussi l’homme (majeur) à l’enfant (mineur). Mais, le majeur au sens de Kant n’est pas celui qu’on croit ! L’enfant, lui, essaye de s’aventurer au dehors : même s’il pense que le danger est grand, même s’il est timide, même s’il est effrayé, même s’il a peur de tomber, et même s’il tombe, il va recommencer, et recommencer encore. Il va progressivement s’apercevoir que le danger n’est pas si grand, que la chute n’est pas si douloureuse. Si le bétail n’a pas « la permission d’oser faire le moindre pas », l’enfant lui prend ce risque. Quand l’enfant sort de son parc, il fait ce que l’homme des Lumières apprend à faire : il s’aventure, il va voir à l’extérieur, en un mot il … désobéit. Et, en faisant son premier pas, en désobéissant, il prend la route de sa majorité, il prend la route de l’homme même. Il choisit sa route, la route de l’humanité de l’homme.
Kant au secours de Wall Street ?
Pour être un homme des Lumières au sens de Kant, « il n’est rien requis d’autre que la liberté ; et à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines ». Là encore, pour être concret, Kant donne des exemples de tuteurs ou de directions étrangères qui nous maintiennent en situation de minorité intellectuelle: l’officier qui dit « ne raisonnez pas, exécutez » ; le financier qui dit : « ne raisonnez pas, payez » ou le prêtre qui dit: « ne raisonnez pas, croyez ». Bref, Kant n’est pas un adepte de la pensée unique. Si nos hommes politiques, si nos dirigeants d’entreprise, si nos économistes s’étaient décidés à « raisonner », peut-être n’en serions nous pas là. Mais ils sont un peu, voire souvent, paresseux et lâches. Nous aussi d’ailleurs. Nous avons les élites qu’on mérite et qu’on se choisit. Nous sommes les premiers à applaudir des leaders qui nous promettent la lune, des dirigeants qui nous bercent de storytelling (3). Ils aiment le faire car nous aimons qu’ils nous le fassent. Ils se posent en tuteurs car nous aimons être traités en mineurs.
Demain, les Lumières ?
Quand l’homme sortira-t-il vraiment de sa minorité ? Quand l’homme acceptera-t-il de penser, de raisonner, « sans tuteur, sans la direction d’autrui » ? Quand il aura le courage de se servir de son entendement, quand il osera penser. D’où la devise des Lumières, selon Kant : SAPERE AUDE (4).
Sartre, qui n’est pas toujours très kantien, va dans le même sens quand il fait dire à Oreste s’adressant à la foule dans la scène finale de la pièce Les mouches: « tentez de vivre : tout est neuf ici, tout est à commencer » (5)
Ici, aussi, en octobre 2008, à Wall Street, au FMI ou dans les banques du CAC40, tout est à commencer.
Vincent Toche
Never be Lost In Management !
(1) Voir le texte intégral sur http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/articles.php?lng=fr&pg=270
(2) Il s’agit bien sûr d’une majorité intellectuelle, qui peut être juridique – par exemple au-delà des 18 ans – ou biologique – l’adolescent devenu adulte -)
(3) Lire mon article sur http://lostinmanagement.canalblog.com/archives/2008/05/08/9108368.html
(4) Pour aller plus loin dans l’analyse du texte de Kant, lire l’article de Michel Foucault sur http://foucault.info/documents/whatIsEnlightenment/foucault.questcequeLesLumieres.fr.html
(5) Acte 3, scène VI. La citation intégrale est : « Mais n'ayez crainte, gens d'Argos : je ne m'assiérai pas, tout sanglant, sur le trône de ma victime : un Dieu me l'a offert et j'ai dit non. Je veux être un roi sans terre et sans sujets. Adieu, mes hommes, tentez de vivre : tout est neuf ici, tout est à commencer. Pour moi aussi la vie commence. Une étrange vie. ». Là, Oreste, qui aurait pu devenir le tuteur (au sens de Kant) des gens d’Argos, décide de partir et de les laisser libres. Oreste est un tuteur qui se libère et libère par là-même les autres.
