Paul Claudel (1868-1955) est un écrivain français que j’avoue humblement méconnaitre. Diplomate, il était ambassadeur aux Etats-Unis de 1927 à 1933. Il a donc connu et surtout commenté la crise de 29 et la Grande Dépression qui a suivi. Ses dépêches envoyées au ministre des affaires étrangères Aristide Briand ont été rassemblées dans un livre (1). En voici une datée du 14 juin 1928, soit plus d’un an avant le 24 octobre 1929, le fameux « Black Thursday. La grande crise y est annoncée clairement. C’est bien sûr sans rapport avec 2008.

Dans une autre dépêche, Paul Claudel, dans un style plus littéraire que diplomatique, écrit aussi que « le credo a été remplacé par le crédit »… C’est bien sûr sans rapport avec 2008. Vraiment ? Lisons vite son excellence l’Ambassadeur :

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Dépêche n° 248 : Baisse des valeurs sur la Bourse de New York
Washington, le 14 juin 1928

L'ambassadeur de la République française aux Etats-Unis
à Son Excellence Monsieur Briand, ministre des Affaires étrangères

Je vous ai signalé dans mon télégramme d'hier relatif à la Convention de Kansas City, qu'un mouvement de baisse considérable s'était produit la veille à la Bourse de New York.
Ce mouvement n'avait pas en réalité attendu la réunion de la Convention (2) pour commencer. Il avait débuté il y a une dizaine de jours, et il se trouve être la conséquence logique d'une hausse exagérée qu'avait engendrée une spéculation excessive dans le pays tout entier.
(…)
Au moment donc où, pendant la Convention, à la suite de l'approbation donnée par M. Mellon à la candidature de M. Hoover, Wall Street s'est rendu compte d'une manière certaine que M. Coolidge était bien hors de cause, la Bourse qui avait été extrêmement nerveuse les jours précédents, a accentué le mouvement de liquidation déjà commencé, entraînant la masse du public effrayée. Ce mouvement a été enrayé hier, mais il reste à savoir si cet arrêt est définitif.

La baisse violente et précipitée du marché tient en réalité à des causes beaucoup plus profondes que les considérations sentimentales qui précèdent et qui n'ont été que le prétexte à l'accentuation du mouvement. Car il n'y a aucune raison sérieuse pour que ce pays, dont le développement économique ne tient pas à un seul homme, cesse subitement d'être prospère sous tel président plutôt que sous un autre.
La vérité est que les cours avaient été poussés, pendant ces derniers mois, à des prix qui, pour la généralité des titres tout au moins, ne correspondaient plus à leur valeur intrinsèque calculée sur les bénéfices actuels et sur les possibilités de bénéfices futurs. Ces possibilités avaient été considérablement exagérées dans certains compartiments, pour les valeurs d'aéroplanes, par exemple, ou de radiotélégraphie qui en moins d'un an avaient accusé des hausses de 300 à 400 %. Des fluctuations violentes dans certains titres avaient donné au marché une allure de hausse qui, dans l'esprit du public, paraissait ne devoir jamais s'arrêter. Pendant des mois, la masse de la population a participé sur une échelle de plus en plus grande aux opérations de la Bourse de New York. Le pays tout entier s'était laissé entraîner dans une vague de spéculation inconnue jusqu'alors. Les prêts consentis par les banques aux agents de change avaient atteint le mois dernier le chiffre fabuleux de 5 milliards, 150 millions de dollars, alors qu'il y a six mois, ils n'atteignaient pas 3 milliards. Le nombre des titres achetés et vendus par jour dépassait couramment le chiffre de 4 millions alors qu'il y a peu de temps encore des transactions de 2 millions par jour étaient considérées comme exagérées.
Une sérieuse appréhension régnait dans quelques milieux bancaires et principalement à la Federal Reserve Bank, quant à la possibilité de conséquences désastreuses pouvant résulter d'une telle expansion de crédits.
La Federal Reserve Bank décida d'intervenir.
(…)
Cette fois l'effet fut immédiat. Le lendemain, c'est-à-dire il y a une dizaine de jours, les banques commençaient à opérer la contraction souhaitée. Le taux de l'argent au jour le jour (Call money) passait sur le marché de New York de 5,5 à 6 et 7 % en 48 heures. Il s'ensuivit une baisse normale et régulière pendant 4 ou 5 jours. Les porteurs de titres qui pour la plupart, avaient des bénéfices assez grands, ne s'effrayèrent pas au début et ne vendirent que modérément. Toutefois les banques, procédant à un resserrement de crédits de plus en plus grand, la baisse s'accentua et le public effrayé commença une liquidation générale. Pendant trois jours, dont la journée d'avant-hier a été l'apothéose, les titres furent jetés sur le marché à n'importe quel prix par les spéculateurs démoralisés. En quelques jours, les bénéfices accumulés pendant des mois étaient anéantis et remplacés par des pertes. Les valeurs les meilleures suivirent, toutes proportions gardées, le sort des mauvaises. Dans certains cas la baisse a été jusqu'à 30 % de la valeur des titres. Des valeurs d'aéroplanes qui étaient cotées 250 dollars il y a quinze jours étaient cotées avant-hier 146 ; la Radio Corporation of America qui avait été l'objet d'une spéculation excessive, passait de 225 à 165. Les titres des grandes banques de New York n'ont pas été épargnés, pas plus que ceux des compagnies d'assurances.
(…)
Jusqu'à quel point la baisse est-elle enrayée, les mois à venir le diront. Il est indiscutable qu'il existait dans le marché de New York une position technique à rectifier. Comme je l'ai dit précédemment, les cours ne représentaient plus pour nombre de compagnies la véritable valeur de leurs titres. Une liquidation s'imposait et elle a eu lieu.
On ne saurait toutefois du fait de cette liquidation, considérer avec pessimisme la situation financière des États-Unis. Le pays était engagé dans une spéculation excessive. La Federal Reserve Bank a estimé que, dans l'intérêt général et dans celui du développement économique du pays, les remèdes nécessaires devaient être employés. Pour assainir la situation, elle a procédé à une sérieuse opération chirurgicale d'où il ne résultera peut-être que du bien. Si cependant la liquidation allait beaucoup plus loin, elle risquerait d'avoir son contrecoup sur la situation économique dont le tableau, ainsi que je vous l'ai expliqué dans un rapport séparé, comporte des points noirs.

Paul Claudel
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Vincent Toche

Never be Lost In Management !

(1) Paul Claudel, la crise – Amérique 1927-1932, éditions Métailié ; pour plus d’informations sur sa vie, son œuvre, aller sur : http://www.paul-claudel.net/

(2) Cette dépêche fait suite à la Convention républicaine qui choisit Hoover contre Coolidge comme candidat à la présidence le 14 juin 1928. A ce moment, Coolidge apparaissait comme le candidat de Wall Street et adepte du laissez-faire. A l’inverse, de nombreux observateurs redoutaient l’autoritarisme de Hoover. Il se révèlera une fois élu incapable de comprendre l’importance de la crise et surtout de prendre les mesures adéquates. Le jour du jeudi noir il déclare : Les activités fondamentales du pays reposent sur des bases saines, très prometteuses pour l'avenir." Le démocrate Roosevelt battra Hoover en 1932.