Google est omniprésent : qui ne s’en sert pas au quotidien pour son travail ou ses loisirs ? Pour autant, est-il dangereux, comme certains le pensent ? Déjà omniprésent, serait-il aussi omnipotent et omniscient ? Omnipotent car il se servirait de nous davantage encore qu’on se sert de lui. Omniscient car il saurait tout sur tout et surtout sur chacun d’entre nous. Pour aller plus loin, faisons appel à un vrai spécialiste de la toile : Jorge Luis Borges.

Funes ou la Mémoire

En 1942, Jorge Luis Borges écrit, dans son recueil Fictions, une nouvelle intitulée « Funes ou la mémoire » (1). Dans cette nouvelle de quelques pages, Irénée Funes est un jeune homme qui, suite à un accident de cheval, a perdu la capacité d’oublier. Il retient tout, sans tri, sans filtre. Il est par exemple capable de lire et de se souvenir de centaines de livres mot pour mot. Et sa capacité de mémorisation est infinie (« J’ai à moi seul plus de souvenirs que n’en peuvent avoir eu tous les hommes depuis que le monde est monde ») mais désordonnée (« Ma mémoire, monsieur, est comme un tas d’ordures » - page 115)

Funes ou le prisonnier de sa propre mémoire

Funes absorbe tout et retient tout. Mais il n’est pas capable de contrôler cette fantastique mémoire. Arrivé à un certain point, Funes décide de ne retenir que l’essentiel et d’essayer de réduire ce qu’il retient, de prioriser. Mais cette tâche s’avère impossible : « Il décida de réduire chacune de ses journées passées à quelques soixante-dix mille souvenirs, qu’il définirait ensuite par des chiffres. Il en fut dissuadé par deux considérations : la conscience que la besogne était interminable, la conscience qu’elle était inutile. Il pensa qu’à l’heure de sa mort il n’aurait pas fini de classer tous ses souvenirs d’enfance » (page 117).

Cette capacité à tout retenir en devient même angoissante. « Funes discernait continuellement les avances tranquilles de la corruption, des caries, de la fatigue. Il remarquait les progrès de la mort, de l’humidité. Il était le spectateur solitaire et lucide d’un monde multiforme, instantané et presque intolérablement précis » (page 117). Et même : « Le moins important de ses souvenirs était plus minutieux et plus vif que notre perception d’une jouissance ou d’un supplice physique. »

Bref, mémoriser c’est bien mais tout mémoriser rend la vie invivable. La vie a besoin d’oubli, d’un passé dont on ne se souvient pas ou mal. La pensée nait tout autant de la culture et de l’expérience que de son absence. Elle a besoin, pour se mouvoir, de bribes, de fragments, de trous à combler. La pensée nécessite donc un certain détachement, un certain recul. Borgès le dit clairement à la fin de sa nouvelle : « Il avait appris sans effort l’anglais, le français, le portugais, le latin. Je soupçonne cependant qu’il n’était pas très capable de penser. Penser, c’est oublier des différences, c’est généraliser, abstraire. Dans le monde surchargé de Funes il n’y avait que des détails, presque immédiats » (page 118).

Funes retient tout mais il est incapable d’en tirer aucun savoir, car cela nécessite de l’abstraction, et par conséquent l’oubli de certians détails. Funes est pour toujours prisonnier des détails de son passé et meurt sans avoir jamais réussi ni à oublier, ni même à dormir car « dormir, c’est se distraire du monde ».

Funes ou la métaphore de Google ?

Google, et à travers lui toute la galaxie Internet, tend également à ne jamais oublier ce que chacun d’entre nous a, ne serait-ce qu’une fois, écrit ou publié. Google est comme Funes : il n’oublie rien, et retient tout (3). Ne serait-il pas alors ce « monde surchargé de détails », cet « inutile catalogue mental de toutes les images du souvenir » (page 117) dont parle Funes à propos de sa propre mémoire ?

C’est parfois un peu ce que pensent les traditionnels détracteurs de Google. D’autres, plus constructifs, plus pragmatiques, en arrivent à demander un droit numérique à l’oubli (2). Ce n’est pas idiot. Fixer une date d’expiration (comme il y a une date de péremption pour les yogourts !) pour toutes les informations que nous publions et stockons permettrait de détruire l’information, cette date une fois dépassée. Et cette date serait gérée et décidée par chacun d’entre nous. Cela aurait au moins le mérite de nous faire réfléchir à la qualité et à la pérennité de ce que nous publions. Cela dit, avec un tel système, il n’est pas sûr que nos petits-enfants puissent découvrir les confessions de nos Rousseau et autre Saint-Augustin de demain !

De plus, sans être un spécialiste d’internet, le droit à l’oubli semble poser des problèmes juridico-techniques. Par exemple :

- Le « copié-collé » : comme n’importe qui a le droit de « copier-coller », les informations peuvent se trouver à plusieurs endroits. Comment faire pour que le droit à l’oubli soit efficace, et prennent en compte les multiples « copiés-collés »  de la toile ?

- L'internationalisation d’internet : même si certains pays reconnaissent ou vont reconnaitre le droit à l’oubli, on pourra toujours retrouver ces informations, stockées indéfiniment dans d’autres pays…

Bref, pour parler en terme simple, il faut retrouver le sens de la « rouille ». Les informations doivent se rouiller, se périmer. Funes, fable ou fiction de Borges, nous dit l’importance de l’oubli.

Sans cet oubli, la vie ne serait qu’«une longue métaphore de l’insomnie » (4).

Borges, exégète de Google ? Je ne sais pas. Mais c’est une belle occasion de le lire, ou le relire !

Vincent Toche

Never be

Lost In Management

!

Notes :

(1) Funes ou la mémoire, Jorge Luis Borgès, nouvelle tirée du recueil Fictions (1942), collection Folio

(2) Le 12 novembre 2009, un colloque sur le droit à l’oubli numérique a eu lieu à Sciences-Po. Il était organisé par Nathalie Kosciusko-Morizet, Secrétaire d’Etat chargée de la Prospective et du Développement à l’Economie Numérique, et a permis de préciser la notion de "droit à l’oubli numérique", afin d’engager des actions concrètes.

(3) Lire aussi l’article dans libération : http://www.ecrans.fr/Google-vous-connait-mieux-que-vous,8527.html

(4) page 107, dans le prologue.