Se rappeler du rôle de Joseph en cette période de Pâques parait compréhensible. En faire un symbole du monde du travail parait plus hardi. Et pourtant, Joseph, l’époux de Marie et le père de Jésus, est avant tout charpentier. Si la Passion du Christ (1) nous parle encore 2000 ans après, qu’en est-il de Joseph, le grand oublié de la Sainte Famille ? Que nous dit Joseph le charpentier - qui ne dit pourtant jamais rien dans les Evangiles - sur le travail aujourd’hui ?

D’abord les faits

Que sait-on de Joseph ? En réalité, pas grand-chose. Les évangiles ne sont pas très diserts (2) et Joseph est le témoin silencieux de tout ce qui lui arrive, Jésus compris.

Il est d'abord présenté comme le fiancé de Marie, qui doit avoir environ 14 ans, ce qui semble normal pour l’époque. Puis, patatras, elle tombe enceinte ! Il ne rompt pas ses fiançailles comme il pourrait le faire. Pourquoi ? A cause de sa foi. Joseph accepte l’inacceptable : Marie enceinte sous l'action de l'Esprit-Saint. En effet, il croit l'impossible et, obéissant à Dieu, accepte l’explication que lui propose l’Ange Gabriel, l’envoyé de Dieu : « Joseph, ne crains pas de prendre avec toi ton épouse ; car ce qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint »  (Matthieu 1, 20) »

Il devient donc ''l'époux de Marie'' (Matthieu 1, 16), puis le père de Jésus. ''Ton père et moi, nous te cherchions'' dit Marie à Jésus enfant resté au Temple (Luc 2, 39). En quelque sorte, Joseph donne à un « bâtard » une famille et un nom. Je ne sais pas si le débat sur l’identité nationale avait déjà des adeptes en Galilée, mais j’imagine, qu’à cette époque (comme maintenant !), avoir une ''carte d'identité'' devait représenter un sérieux atout dans la vie !

Jésus démarre bien dans la vie : il est tombé (presque au sens littéral !) dans une famille travailleuse et pieuse, notamment ce bon Joseph, qui dans les évangiles ne fait rien si ce n’est d’obéir à Dieu (3). Dans les banlieues du 93, nos amis les « racailles » diraient de lui qu’il est un « soumis », ce qui est fondamentalement la définition même d’un croyant (4).

Et puis c’est tout. Pas plus d’informations à se mettre sous la dent. Les évangiles racontent la vie de Jésus certes, mais en oublient jusqu’à son père, pour peut-être mettre en avant le vrai héro de l’histoire, le Père, omniprésent lui.

Le travail silencieux du charpentier

Peut-on aller au-delà de ces simples faits et, à l’instar de René Girard, révéler « des choses cachées depuis la fondation du Monde » (5) ? Et si Joseph en disait plus long que son silence ? Et si Joseph en faisant plus que son absence ne le laisse entrevoir ?

Si on lit attentivement, Jésus donne la clé de l’énigme. Selon Jean, Jésus dit: « Mon Père travaille et moi aussi je travaille » (Jean 5, 17). Jésus nous met sur la piste. Mais quelle piste ?

Que fait au juste son père ? Tout le monde le sait : il est charpentier. D’où l’expression « Joseph le charpentier » et Jésus est donc « fils de charpentier ». Joseph n’est donc pas absent, il travaille ! Joseph devient alors moins « le grand silencieux » dont parlent certains exégètes catholiques (6), que « l’ouvrier spécialisé », l’OS absorbé par son travail, et qui doit penser à subvenir à une famille qui ne roule pas sur l’or et qui… de plus s’agrandit.

Finalement, au moins au départ, et mis à part sa naissance un peu surnaturelle, Jésus est un enfant banal, dans une famille banale qui vit tout à fait normalement. Avec son métier, Joseph ancre Jésus dans le quotidien, le « métro-boulot-dodo » version Nazareth. Nazareth n’est pas anodin non plus : ce n’est qu’un simple village quasi inconnu de la province de Galilée, pas du tout la capitale princière à la pointe du progrès et à l’avant-garde de son temps. Banalité, donc.

Joseph est donc le symbole de cet enfouissement dans la routine de la vie d’un simple charpentier, dans toute sa banalité et sa normalité, très loin de ce que Jésus fera plus tard. Car, au final, l’enfant de Nazareth ne devient Jésus que sur le tard : à 30 ans !

Et que fait Jésus pendant tout ce temps ? Des études ? Des voyages ? Non, il travaille comme son père et avec son père. Car son père, Joseph le charpentier, lui apprend un métier, un savoir-faire, des techniques, le maniement des outils. Jésus devient, grâce à son père, un charpentier. L’Evangile de Marc est très clair : « N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joses, de Jude et de Simon ? » (Marc 6, 3)

Il faut du temps pour devenir charpentier, comme il faut du temps pour devenir un homme. Jésus a appris son métier de charpentier comme il a appris son métier d’homme. Et c’est Joseph qui lui a appris et l’un et l’autre. C’est le grand non-dit des Evangiles : le temps de l’apprentissage de Jésus. Les textes ne sont pas très précis sur les 30 premières années, mais on peut faire l’hypothèse non seulement que Joseph lui a appris un métier (un peu sous la forme de l’apprentissage) mais qu’ils ont dû travailler tous les 2 sur les mêmes chantiers, les mêmes charpentes, en équilibre sur un toit en construction. Cela crée des liens forcément, et une grande proximité.

Dans cette perspective, relisons Jean: « Le Fils ne peut rien faire de lui-même, s'il ne voit faire au Père ; car tout ce que le Père fait, le Fils le fait pareillement, parce que le Père aime le Fils et qu'il lui montre tout ce qu'il fait. » ((Jean 5, 19 et 20). Est-ce vraiment de Dieu le Père dont parle Jésus ? Ne serait-ce pas aussi son père Joseph, le charpentier silencieux ? Cette apologie de Dieu n’est-elle pas plus prosaïquement le remerciement d’un fils à son père, d’un élève à son maître, d’un apprenti-compagnon à son maître-compagnon ? 

A partir de là, le silence de Joseph devient éloquent.

Apologie de Dieu ou apologie du travail ?

Vous allez me dire : quel rapport avec l’entreprise et le monde du travail ? Lost in Gospel plutôt que lost in management !

Là encore, Les Evangiles, si on les lit attentivement, nous mettent sur la piste. « D'où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? N'est-il pas le charpentier, le fils de Marie ? » (Marc 6, 1-6). Etonnant passage. Il est clairement dit que la sagesse et les miracles de Jésus viennent du fait qu’il est charpentier. Jésus fabriquerait-il des miracles comme il fabrique des charpentes ? D’où cela lui vient-il ? De Joseph. Joseph, l’absent, est très présent.

Selon l’explication la plus commune, son mutisme signifierait le retrait du monde devant la présence de Dieu, et son silence le retrait de toute parole humaine devant la parole de Dieu.

Il est possible de penser l’inverse. Jésus a passé plus de temps en tant que charpentier qu’en tant que prophète. Jésus le prophète est un amateur ; Jésus le charpentier est un vrai professionnel ! Paraphrasons Simone de Beauvoir : on ne nait pas prophète, on le devient ! Le fils de Dieu est avant tout le fils du Travail. Comment alors comprendre cette réponse adressée à ses parents inquiets, lorsqu’adolescent, ils le retrouvent à Jérusalem parmi les docteurs de la loi : "Il me faut être aux affaires de mon Père" (Luc 2, 41) ? Les affaires du Père ou le business du père ?

Cet éloge du travail, on le retrouve encore plus nettement dans l’évangile apocryphe (7) l’Histoire de la vie de Joseph : « il allait au dehors exercer le métier de charpentier, lui et ses deux fils, car ils vivaient du travail de leurs mains » ou encore : « mon père Joseph, le vieillard béni, pratiquait le métier de charpentier, et nous vivions du travail de ses mains. Observant la loi de Moïse, jamais il ne mangea son pain gratuitement ».

Plus significatif encore, la mort de Jésus va aussi dans le même sens. Les Evangiles racontent l’histoire d’une mort de … charpentier. Jésus meurt en charpentier. Les Romains le clouent sur une croix avec… un marteau. Jésus tué par les outils du charpentier, ses propres outils ! Jésus tué par la seule pièce de bois qu'il n'a pas travaillée !

Un dicton africain dit : « Quand un arbre tombe, on l’entend ; quand la forêt pousse, pas un bruit ». La forêt pousse, le charpentier travaille. La Croix tombe, la foule crie. Le bruit contre le silence. Le spectacle contre le travail.

A la foule qui applaudit au spectacle de Jésus sur la croix, préférons le silence de Joseph.

Merci Joseph, le premier des travailleurs.

Vincent Toche
Never be Lost In Management !

Notes :
(1) Je tiens ici à remercier ma fille et mon épouse qui m’ont donné l’idée de cet article : la première m’a demandé de lui expliquer la signification de Pâques et de la Passion du Christ ; la seconde m’a rendu perplexe en me posant cette question apparemment anodine mais ô combien pertinente : est-ce Joseph qui a fabriqué la Croix de la Passion sur laquelle son fils a été crucifié?
(2) Très pratique recueil de citations des Evangiles qui parlent de Joseph : http://www.sprev.org/IMG/pdf/joseph_article.pdf
(3) Par trois fois, Joseph reçoit en songe des injonctions de Dieu. Joseph permet ainsi au Messie d'avoir un nom (Matthieu 1, 21.25), il le protège en le soustrayant ensuite à la colère d'Hérode (fuite en Égypte, Matthieu 1, 14) et l'emmène enfin à Nazareth où il va grandir (Matthieu 1, 23).
(4) L’Islam le dit très bien : musulman, qui est un mot dérivé de ISLAM signifie « soumis »
(5) C’est une citation de l'Évangile selon Matthieu (13, 35) qui a servi de titre à un livre de René Girard.
(6) Sur Joseph, et les exégètes catholiques, il est possible de consulter des sites de joséphologie (si, si !!)
(7) Texte intégral de la vie de Joseph, évangile apocryphe : http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Apocryphes/joseph.html