La chasse à l’homme a commencé. Raymond Domenech est coupable. Il n’a pas besoin de procès. La messe est dite. Il doit payer pour le parcours lamentable des Bleus. Mais est-ce si clair ? Les joueurs, dit-on, sont responsables quand ils gagnent et l’entraineur est responsable quand ils perdent. Si la responsabilité change de tête en fonction de la victoire ou de la défaite, on peut se demander, finalement, ce qui dépend réellement des joueurs, et plus généralement, de nous ?

L’hallali sacrificiel

La presse s’en donne déjà à cœur joie. Raymond Domenech est le coupable idéal. Parfois, c’est assez réussi. Un exemple parmi d’autres, cet article du Journal du Dimanche du 18 juin dont je vous donne quelques extraits :

« Raymond Domenech, en dépit de la défaite -qui n'a rien d'irrémédiable-, a démontré son indéniable talent pour tirer le meilleur de ses joueurs. (…) Raison il avait d'insister dans son mode de management atypique, fier il peut être d'avoir su mobiliser ses troupes.

Pour affronter des Mexicains survoltés qui, assurément, iront très loin dans la compétition, le sélectionneur national avait mitonné un système de jeu en tous points remarquable. Impressionné à juste titre par les performances exceptionnelles réalisées par Sidney Govou lors des matches de préparation puis face à l'Uruguay, Raymond Domenech avait choisi de conserver comme titulaire le futur ex-Lyonnais. Bien lui en a pris. Jeudi soir, l'ailier droit est resté fidèle à lui-même, livrant une copie d'où ressort sa principale qualité, la discrétion. (…)
Dans un registre différent, le patron de notre escouade bleue avait décidé de miser sur la dynamique exprimée lors de ses dernières sorties par Nicolas Anelka. Une fois encore, il ne s'est pas trompé et l'enthousiasme dégagé par l'attaquant de Chelsea, toujours désireux de bien faire, a rayonné sur l'ensemble de ses partenaires. (…) »

Je vous conseille de lire la suite (1). C’est plutôt drôle.

De coupable idéal, Raymond Domenech devient donc le bouc émissaire de toute la presse, et de toute une nation de fanatiques footballistiques. C’est l’éreintement sacrificiel, cher à René Girard, dont nous avions rappelé le mécanisme sous-jacent dans un précédent article à propos des patrons face à la crise (2). Dans cette défaite, comme dans toutes crises, nous éclaire René Girard, « le sacrifice a pour fonction d’apaiser les violences intestines, d’empêcher les conflits d’éclater ». En stigmatisant Raymond Domenech, nous ne cherchons pas vraiment à expliquer la défaite des Bleus, encore moins à identifier les responsables. Le bouc émissaire nous permet de trouver un responsable qui a une bonne tête de responsable. Le bouc émissaire arrange tout le monde : il permet de trouver un responsable à bon compte et de pouvoir passer à autre chose, sans se poser trop de questions. C’est la fonction de base du mythe sacrificiel: donner un cadre de vie et de pensée, qui évite les questions gênantes. Taper sur Domenech éviterait donc de se poser des questions gênantes. Mais lesquels ?

Bac philo : « dépend-il de nous de gagner ?»

Etrangement, cette histoire de défaite des Bleus face au Mexique est concomitante du début des épreuves du bac, avec la traditionnelle épreuve de philo. Et c’est en regardant parmi les sujets de cette année que nous trouvons la question gênante : « dépend-il de nous d’être heureux ?».

Pour la rendre plus accessible à Raymond, Nicolas, Franck, Sydney ou William, on aurait pu la traduire ainsi : « dépend-il de nous de gagner ?»

Si les joueurs avaient passé 4 heures à réfléchir à cette question au lieu de faire semblant de s’entraîner, ils auraient pu par exemple élaborer le plan suivant :

Introduction :

Nous recherchons tous la victoire, au même titre que le bonheur.

Comme l’écrit Blaise Pascal, « tous les hommes recherchent d’être heureux. Cela sans exception, quelque différents moyens qu’ils y emploient. Ils tendent tous à ce but ». Qui deviendrait sous la plume de nos Bleus devenus pour un temps philosophes: « tous les hommes recherchent la victoire. Cela sans exception, quelque différents moyens qu’ils y emploient. Ils tendent tous à ce but », c’est le cas de le dire … pour les Bleus.

1. La victoire ne dépend pas de nous

C’est vrai, cela tient parfois à presque rien : une dernière passe un peu trop appuyée, une barre transversale ou un pénalty non sifflé. Sans parler du coach qui décide de tout, notamment du choix des joueurs et de la tactique. Bref, malgré la qualité et la volonté de chacun des joueurs, ils sont peu de chose et ne peuvent pas faire grand-chose.

Chercher à gagner est donc un peu comme chercher à être heureux, c’est illusoire. Le bonheur, comme nous le rappelle l’étymologie, c’est d’abord la recherche de la bonne heure, attendre passivement un destin qu’on espère positif.

2. La victoire ne dépend que de moi

Les Bleus auraient dû faire comme Epicure, qui dit qu’il ne faut pas chercher les raisons d’être heureux (ou les raisons de gagner) mais connaître d’abord les raisons d’être malheureux (et donc de perdre). Si le bonheur n’est pas accessible, en revanche la connaissance des raisons qui me font souffrir l’est davantage. Par conséquent, agissons d’abord sur ce qui dépend de moi, sans chercher à modifier les choses qui ne dépendent pas de moi. Descartes dira la même chose mais autrement : « il vaut mieux changer nos désir que l’ordre du monde » (3).

Appliqué à nos chers Bleus, cela pourrait donner le discours suivant que Raymond ne leur a pas tenu, malheureusement: arrêter de désirer la victoire en coupe du monde (illusoire !), contentez-vous de faire des passes ajustées, de défendre en bloc, d’attaquer en bloc, de proposer des solutions en vous démarquant, etc. Et, au bout du compte, la victoire sera alors envisageable.

La victoire, c’est comme Dieu ou le bonheur : plus on la cherche, moins on la trouve !

Comme le dit le philosophe Alain, « le bonheur est une récompense qui vient à ceux qui ne l’ont pas cherchée », que Roselyne Bachelot, la mama des Bleus, pourrait paraphraser en « la victoire est une récompense qui vient à ceux qui ne l’ont pas cherchée ».

3. La victoire ne dépend que de nous

La solution est dans le « nous » et pas seulement dans le «je ». Ceux de 1998 et de 2006, autour de Zidane, l’avaient parfaitement comprise et résumée d’une formule, autant sportive que philosophique : « on vit ensemble, on meurt ensemble ». Une équipe de foot, c’est comme une communauté de citoyens ou de salariés : une communauté d’hommes libres et responsables. Du coup, le bonheur, comme la victoire, devient une entreprise collective et non plus seulement individuelle. Mon bonheur dépend du bonheur d'autrui, comme ma victoire dépend de la victoire d’autrui. Mon bonheur (et ma victoire !) sont dans la qualité de la passe que je fais à mon coéquipier. Comme son bonheur (et sa victoire !) sont dans la qualité de son contrôle, qui dépend de la qualité de ma passe.

Le bonheur n’est donc pas dans la réalisation de choses extraordinaires, mais dans la réalisation extraordinaire de choses ordinaires. C’est ce que nos Bleus « imposteurs » (4) n’ont pas compris : la victoire est dans la réalisation extraordinaire de choses ordinaires comme le placement, la course, le pressing, le contrôle, la passe,… ce que les gamins s’escriment à faire dans les rues de toutes les villes.

Seuls quelques rares génies, comme Zidane hier ou Messi aujourd’hui, réalisent de manière extraordinaire des choses extraordinaires.

Une tragédie grecque à 3

Le journaliste du JJD a peut-être vu là où je veux en venir en parlant du « mode de management atypique » de Domenech et de sa façon de « mobiliser ses troupes ». L’échec de Raymond Domenech, comme le sujet du Bac, nous forcent à nous poser des questions qui vont bien au-delà du foot, et même de la recherche du bonheur. La désormais mythologique relation entre Raymond Domenech et les Bleus est une tragédie grecque entre trois pôles : l’entraîneur, les joueurs et leurs ambitions partagées. Mais, en regardant bien, on retrouve ce tripode ailleurs, par exemple dans la relation entre le Président, les citoyens et la gestion de la crise. Et même, entre l’employeur, l’employé et le travail, que nous avons étudié dans un précédent article (5).

Et la question du Bac philo (« dépend-il de nous d’être heureux ? »), que Raymond Domenech et ses joueurs n’ont visiblement pas assez travaillée, devient alors : « dépend-il de nous d’être heureux au travail ? » ou « dépend-il de nous d’être bien managé ? »

Mais là, je n’en dis pas plus : vous avez tous les éléments pour faire une bonne dissertation !

Et si la meilleure préparation au mondial était de passer le Bac philo ?

Vincent Toche

Never be Lost In Management !

Notes :

(1) Lire la suite sur le site du JDD

(2) Lire l’article sur Lost In Management : Les patrons : responsables de la crise ou simples boucs émissaires ?

(3) Citation complète : "Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde et généralement, de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir, que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux, touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est, au regard de nous, absolument impossible. » Descartes, Discours de la méthode, troisième partie, 1637

Lire l’article sur Lost In Management : Grèves : négociation entre égaux ou bataille d’égos ?

(4) Voir l’excellente une du quotidien l’Equipe.

(5) Lire l’article sur Lost In Management : Le travail, entre servitude et libération