Il y a quelques temps les marchés demandaient aux gouvernements des plans de relance. Maintenant, ils exigent des plans d’austérité. Les marchés semblent inconstants, changeants, et sans direction. Mais l’absence de direction ne signifie pas absence de sens. Si l’histoire n’a pas de fin, elle n’est peut être pas sans raison. Et si les marchés avaient raison d’avoir tort ?

Au commencement la Grèce…

En Europe, tout commence en Grèce : la philosophie, comme la démocratie.
Et maintenant, les marchés. Les marchés financiers ont donc attaqué la Grèce. Les « méchants spéculateurs » ont d’abord perdu confiance dans la capacité de l’état grec à rembourser ses prêts. Puis, la perspective d’une faillite de l’état grec et, derrière elle, la peur d’un défaut de paiement d’autres états de la zone euro ont produit ce que les marchés savent bien faire : des réactions en chaîne, et au bout du compte, un état acculé qui ne peut plus faire grand-chose, si ce n’est compter sur la solidarité européenne. L’Europe sauve la Grèce (ou plutôt l’Etat grec), l’Euro et, diraient les chinois, sa face, ce qui, dans le monde des « spéculateurs », est aussi important que certains indicateurs économiques.

Avec un peu de recul, cette histoire de spéculation peut se lire différemment. Les marchés financiers qui jouent contre l’Euro ont finit par le conforter (même si certains diraient que c’est temporaire…). De plus, les marchés (notamment les acteurs américains) qui n’aiment pas particulièrement la construction européenne semblent l’avoir au minimum relancée : l’Euro Land qui n’était que monétaire a plus de chance aujourd’hui qu’hier de devenir une vrai zone de gouvernance économique ! Les marchés seraient-ils devenus moins libéraux, et plus fédéralistes ?

Si les marchés nous trompent, peut-être se trompent-ils d’abord eux-mêmes ? Et si les « méchants spéculateurs » (dont les citoyens – de plus en plus actionnaires et boursicoteurs – font partie !) étaient aussi bêtes que méchants, aussi manipulés que manipulateurs ?

Et si, nous nous trompions sur les marchés ?

Une histoire d’abeilles…

Cette histoire de manipulateurs manipulés me fait penser à un vieux texte du début du XVIII siècle, dont de très célèbres auteurs libéraux se sont ouvertement inspirés. Il s’agit de la Fable des abeilles (1) de Bernard Mandeville, publié en 1714, dont on ne retient que cette devise apparemment paradoxale : “vices privés, vertus publiques”.

Selon Mandeville, les hommes font le bien sans le vouloir, sans le savoir, ou même, quand ils le savent, malgré eux, ou en dépit de leurs propres  intentions. Pour le démontrer, il raconte l’histoire d’une ruche d’abeilles, au départ égoïstes mais prospères.

« La Nation même jouissait d’une heureuse prospérité. (…) Les vices des particuliers contribuaient à la félicité publique. (…) L’harmonie dans un concert résulte d’une combinaison de sons qui sont directement opposés. Ainsi les membres de la société, en suivant des routes absolument contraires, s’aidaient comme par dépit. La tempérance et la sobriété des uns facilitait l’ivrognerie et la gloutonnerie des autres. (…) C’est ainsi que le vice produisant la ruse, et que la ruse se joignant à l’industrie, on vit peu à peu la ruche abonder de toutes les commodités de la vie. »

Mais, cette ruche va dépérir lorsque les abeilles se mettront dans l’idée d’agir collectivement par vertu, et non plus individuellement par vice. Comme pour La Fontaine, une morale clôt la fable : « Le vice est aussi nécessaire dans un Etat florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à manger. Il est impossible que la vertu seule rende jamais une Nation célèbre et glorieuse. »

Bref, pour le dire en d’autres mots, l’égoïsme des spéculateurs qui recherchent exclusivement à maximiser leurs profits à court terme, peut aussi générer, par ruse ou par dépit, une « combinaison de sons qui sont directement  opposés ».

Les spéculateurs font ce qu’ils savent (spéculer contre l’euro), mais ne savent pas ce qu’ils font (pousser les européens à s’entendre sur une meilleure régulation économique de la zone euro).

…  suivie d’une histoire de main invisible

Quelques décennies plus tard, en 1759, un ouvrage reprend la même idée. Il s'agit de la Théorie des sentiments moraux du philosophe et économiste écossais Adam Smith, qui invente l’expression qui fera sa célébrité « la main invisible », qu’il réutilisera dans un autre livre, beaucoup plus célèbre, la Richesse des nations.

« Ils (les riches) sont conduits par une main invisible à accomplir presque la même distribution des nécessités de la vie que celle qui aurait eu lieu si la terre avait été divisée en portions égales entre tous ses habitants ; et ainsi sans le vouloir, sans le savoir, ils servent les intérêts de la société et donnent les moyens à la multiplication de l’espèce » (2)

Le texte est clair. La main invisible, c’est la logique de l’intérêt particulier qui débouche, non pas sur le délitement de la société, mais bien au contraire sur son enrichissement et sa permanence.

Mais là encore, et c’est le point le plus intéressant, les hommes ne se rendent pas compte de ce qu’ils font, et notamment pour quelle fin : comme les abeilles, ils travaillent pour une fin qui n'entre nullement dans leurs intentions (3). C’est le principe même de la «main invisible »: chaque personne travaillant pour son propre intérêt travaille sans le savoir sans le vouloir à l’intérêt général. Chacun travaille pour soi, en ne pensant qu’à soi. Cette division du travail que Smith a si bien analysée est d’abord une division des amours-propres : d’où la fameuse citation extraite de La Richesse des nations qui figure dans tous les bons manuels d’économie : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. » Mais tous ces amours-propres, chacun pris individuellement, et sans se concerter, peuvent créer autre chose que de l’égoïsme. Ils sont certes libres d’être égoïstes (et donc de spéculer !), mais leur égoïsme peut créer quelque chose qu’ils n’imaginaient même pas : de l’intérêt général (4).

Cette main invisible est donc plus subtile que la fable des abeilles : avec Smith, ce n’est pas le vice qui produit la richesse, c’est plutôt la ruse du marché qui produit l’intérêt général. Et cette ruse produit aussi du sens.

Ruse du marché, nouvelle ruse de la raison ?

C’est ce même concept que Hegel, qui a surement lu les « classiques », reprend à son compte lorsqu’il parle de « ruse de la raison » :

Pour Hegel, l’histoire a un sens. Mais son accomplissement passe par l’intermédiaire des hommes (notamment les grands hommes) et de leurs passions (5). Quand les hommes veulent passionnément, ils s’engagent pour réaliser leurs désirs. Mais, croyant réaliser leurs buts, ils réalisent sans le savoir, un autre but, qui les dépasse, et dont ils ne se rendent même pas compte. Ils sont littéralement floués. Les hommes sont utilisés, manipulés par l’histoire elle-même : c’est ce que Hegel appelle la « ruse de la raison ».

Les hommes passionnés ne sont que des intermédiaires, des passeurs, des médiateurs, dirait Hegel.

« La raison est aussi rusée que puissante. La ruse consiste en général dans l’activité médiatisante qui, en laissant les objets, conformément à leur nature propre, agir les uns sur les autres, et s’user au contact les uns des autres, sans s’immiscer immédiatement dans ce processus, ne fait pourtant qu’accomplir son but. (…) Dieu laisse faire les hommes avec leurs passions et intérêts particuliers, et ce qui se produit par là, c’est la réalisation de ses intentions, qui sont quelque chose d’autre que ce pour quoi s’employaient tout d’abord ceux dont il se sert en la circonstance » (6)

Comme on peut le lire, la ruse de la raison n’est pas très « interventionniste » : comme Dieu, elle « laisse faire » les hommes qui se laissent diriger par leurs passions. Et c’est comme cela qu’il faut lire et comprendre la célèbre citation de Hegel : « rien de grand dans l’histoire ne s’est accompli sans passion ».

Smith aurait pu dire : « rien de grand dans l’histoire ne s’est accompli sans intérêt ». Et Mandeville d’ajouter : « rien de grand dans l’histoire ne s’est accompli sans vice ».

De manière plus moderne, et plus provocante, on pourrait clamer en ces jours de crise économique : « rien de grand dans l’histoire ne s’accomplit sans les marchés ».

Pour autant, ne laissons ni le vice, ni les intérêts, ni les marchés nous ruser. Maintenant que nous savons que la « main invisible » ou la « ruse de l’histoire » ne font qu’un, rusons avec eux et par eux. Ce n’est pas parce que les marchés ne savent pas ce qu’ils font qu’il faut les laisser faire ce qu’ils ne savent pas.

Il faut bien se prendre en main, et cette fois-ci visiblement.

Vincent Toche
Never be Lost In Management !

Notes :
(1) MANDEVILLE, La Fable des abeilles, avec un commentaire où l'on prouve que les vices des particuliers tendent à l'avantage du public, 1714. La première édition 1705 avait un titre encore plus parlant : The Grumbling Hive or Knaves Turn’d Honest, traduit en français par La ruche bourdonnante ou Les crapules virées honnêtes.
(2) Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, Partie IV, chapitre 2, page 257 de l’édition PIF Quadrige
(3) Une autre citation avec l’expression de « la main invisible » dans Richesse des nations (Adam Smith) :« Chaque individu est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions si bien que tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière plus efficace pour l'intérêt de la société que s'il avait réellement pour but d'y travailler. »
(4) Bonne analyse du concept de la main invisible dans :
http://www.economieetsociete.com/Que-se-cache-t-il-derriere-le-concept-de-main-invisible_a89.html
(5) Lire mon article sur Hegel, les grands et le leadership 
(6) Hegel, l’Encyclopédie des sciences philosophiques, trad. B. Bourgeois