Lost in Management

Mieux comprendre le management et l'entreprise grâce à la littérature et à la philosophie: décoder le langage de l'entreprise, décortiquer les techniques de management, décrypter le jargon des managers, bref se repérer dans les arcanes de l'entreprise.

31 juillet 2009

Goldman Sachs ou l’éternel retour

Passé de la faillite aux profits record en moins d’un an, ce symbole du capitalisme financier démontre d’abord la capacité des entreprises américaines à rebondir. Il est aussi un bel exemple de l’importance des cycles dans le capitalisme. Des pans entiers de l’économie en ont une grande habitude : l’immobilier ou l’hôtellerie par exemple. Mais ce retour rapide aux profits permet aussi de relativiser les grands discours de l’automne sur la moralisation du capitalisme. Le capitalisme n’a pas besoin de se refonder, il se régénère de lui-même : le temps cyclique des grecs serait-il aussi celui de Goldman Sachs ?

Le temps cyclique des grecs

L’idée d’un temps cyclique est une vieille idée. Les astronomes babyloniens avaient déjà remarqué le cycle régulier des planètes ou des éclipses solaires, et en avaient déduit une conception d’un temps où passé, présent et futur ne sont que des facettes différentes d’une même réalité : le temps cyclique.

Les grecs, et notamment les stoïciens, ont repris cette idée d’un  temps éternellement recommencé. Ils se représentent le monde comme un ensemble clos, fini, qui est stable et n’évolue pas. En conséquence, ils ont une conception cyclique du temps, qui devient une succession d’instants qui s’organise en cercle. Tôt ou tard, les mêmes événements vont revenir. Le futur n’est donc pas ce qui va advenir mais ce qui est déjà advenu et qui revient. De même, le passé n’est pas seulement ce qui est déjà advenu mais également ce qui va ré-advenir. Bref, ce qui n’est pas encore accompli est en fait déjà accompli, mais dans un autre cycle : c’est l’éternel retour. Comme le dit Marc-Aurèle, dans une formule célèbre : « Toutes les choses sont éternellement semblables et recommençantes » (1)

Temps cyclique ou temps linéaire ?

Traditionnellement, le temps cyclique s’oppose au temps linéaire. Le temps linéaire, c’est celui de la physique moderne, pour laquelle le monde est ouvert et infini. Le temps passe mais ne revient jamais sur lui-même. Le passé ne repasse jamais. Et le futur n’est pas connaissable à l’avance. Le temps est irréversible et ce qui a été, par définition, ne sera jamais plus. Dans le temps cyclique, l’identité (le retour du même) est le principe de l’existence temporelle. Au contraire, dans le temps linéaire, c’est le changement et non l’identité qui est le principe de l’existence temporelle. Dans le temps cyclique, l’éternel retour d’instants semblables fait sens, mais dans le temps linéaire, cette hypothèse n’a plus de sens. Si le temps cyclique est représenté par un cercle, le temps linéaire est symbolisé le mieux par un vecteur orienté.

Temps linéaire et progrès

Le temps cyclique n’incite pas à l’action. Il est par construction conservateur. A quoi bon agir puisque l’instant même est susceptible de revenir ? Seul le temps linéaire favorise l’action et son corollaire :

la liberté. Comme

le temps n’est pas cyclique, non seulement nous pouvons penser le changement, mais nous pensons pouvoir agir (et parfois agissons !) sur les événements. Dans le temps linéaire, le monde a une histoire et les hommes peuvent alors penser la notion de progression. Comme le futur n’est pas écrit à l’avance, comme le futur peut être différent du passé, l’histoire (l’histoire personnelle comme l’histoire du monde) n’est pas répétition, mais mouvement vers l’avant. Pour les philosophes des lumières, cette notion de progression a permis de fonder le concept de progrès.

Ces deux conceptions du temps ne sont pas anodines, notamment par rapport à la notion de progrès.

Le temps cyclique de Goldmann Sachs contre l’idée de progrès ?

La banque américaine Goldman Sachs, en quasi faillite il y a un an, et qui a bénéficié d’aides directes du Trésor américain à hauteur de 10 milliards de dollars, vient de renouer avec les bénéfices : elle vient d’annoncer un résultat net de 3,4 milliards de dollars pour le deuxième trimestre 2009 ! La renaissance de Goldmann Sachs, c’est l’exemple d’un temps cyclique. Le retour des profits, c’est le retour du même. Les profits : comme avant. Les règles des bonus des dirigeants : comme avant. La morale du capitalisme : comme avant. Les impératifs de rentabilité des investissements (2) : comme avant.

Goldman Sachs nous rappelle ce passage de l’Ecclésiaste : « Ce qui a été, c’est ce qui sera ; et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera ; et ainsi il n’y a rien de nouveau sous le soleil. » (3)

Oubliés les discours gauchisants de notre président, oubliés les appels de la plupart de nos députés sur la nécessaire moralisation des règles financières, oubliés les appels, main sur le cœur, à la refondation du capitalisme.

Certains dirigeants (et même les consommateurs que nous sommes tous !) ne veulent ni se remettre en question, ni remettre en question leurs principes, leurs habitudes. Le statu quo est plus fort, plus facile à suivre, que la recherche d’un nouveau chemin, par définition inconnu. On remplace alors le changement par le discours sur le changement, le progrès par l’incantation, les actes par la simple rhétorique.

Le capitalisme n’a pas besoin de se refonder, et encore moins de se moraliser (4). Le capitalisme se ressource lui-même. Sans personne. Mais toujours avec profit.

Si vous cherchez quelque chose de nouveau sous le soleil, ne cherchez pas dans le capitalisme. En dépit de nombreux oracles prédisant un nouveau monde, il n’est pas certain qu’il y aura quelque chose de nouveau sous le soleil capitaliste. Autant le savoir avant. Sinon on risque d’être déçu et de dire, à l’instar du perroquet de M. Balthazar dans l’Oreille cassée: « caramba, encore raté » !

Vincent Toche

Never be Lost In Management !

(1)    Marc-Aurèle, empereur-philosophe, du IIème siècle après JC

(2)    Ne dit-on pas « retour sur investissements », ou ROCE pour « return on capital employed » ? Est-ce juste une coïncidence ?

(3)    Ecclésiaste, 1-9

(4)    Sur capitalisme et morale, lire les analyses pertinentes d’André Comte-Sponville dans « le capitalisme est-il moral ?», Albin Michel, 2004

Posté par Lostinmanagement à 08:44 - Economie - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,


04 juin 2009

Les patrons : responsables de la crise ou simples boucs émissaires ?

La crise est là et, semble-t-il, pour longtemps. Les soubresauts boursiers sporadiques, que certains interprètent comme des signes de reprise, ne sont pas toujours convaincants. Les experts, de tous bords, s’acharnent à trouver les bons remèdes alors même que les origines de cette crise, pourtant l’une des plus graves depuis 100 ans, ne passionnent pas les politiques et restent, pour le moins incompréhensibles. Crise des subprimes, crise financière, crise systémique liés à la financiarisation de l’économie, crise du libéralisme,… tout y passe. Et, au bout de la chaîne, le pauvre consommateur reste abasourdi. Pour les calmer, certaines personnes, comme les patrons d’entreprises, hier idolâtrées, sont aujourd’hui jetées en pâture. Dans ce contexte de crise inexpliquée, de gestion de crise mal maîtrisée, le recours aux bouc-émissaires est fréquent. Et si René Girard avait raison ? 

De la crise économique… … à la crise sacrificielle

Prenons Daniel Bouton, l’emblématique patron de

la Société Générale

aujourd’hui riche retraité. Est-il responsable de la crise ? Surement pas. Est-il même responsable de la situation de la banque ? Oui, comme beaucoup d’autres, dont on ne parle pas, et qui se montrent moins. Alors pourquoi lui ? Certes, il n’a pas eu de chance : entre l’affaire Kerviel, les mauvais placements ou les plans de stock-options, rien ne lui a été épargné. Daniel Bouton serait même un sacré crocodile dans son genre. Malgré les pressions médiatiques et politiques, malgré la pression même des salariés de la banque, il aura résisté plus d’un an, le bougre ! Chapeau bas devant autant de ténacité. Mais la crise aura eu finalement raison de ce grand commis de l’état, devenu sur le tard un des grands argentiers de

la France. Certains

commentateurs ont même dit qu’il s’était sacrifié pour sauver l’image de la banque, de plus en plus écornée  auprès de l’opinion publique. Mais regardons les choses sous un nouvel angle, en suivant les traces de René Girard (1).

René Girard, en bon connaisseur des mythes et exégète perspicace des textes anciens, voit dans la notion de sacrifice quelque chose de plus profond et de plus fondamental. Ainsi, il voit dans les évangiles non seulement le récit d’un meurtre mais aussi le récit d’une refondation en citant, par exemple l’évangile selon Jean: « Vous ne percevez même pas que c'est votre avantage qu'un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière » (2). Le meurtre de Jésus permettrait à la communauté de se refonder et de repartir de l’avant. Le sacrifice n’est jamais inutile. Au contraire, il est salvateur car il permet de dépasser

la crise. Bouton

, de manière symbolique, est un peu notre Jésus. Pour le comprendre, suivons notre guide pas à pas.

I. La crise ou l’indifférenciation

Pour René Girard, l’origine des crises est d’ordre culturel. La crise, c’est d’abord un mythe qui ne fonctionne plus. C’est ce qu’il appelle l’« indifférenciation ». Un état d'indifférenciation se caractérise par une perte de pouvoir des institutions sociales, une perte de leur légitimité, ou un arrêt de leur fonctionnement. Quand l’ordre social est perturbé, cela signifie que les mécanismes de reconnaissance sociale ne sont plus suffisamment efficaces. La confusion se crée et, dans les difficultés, les gens se sentent, de manière indifférenciée, victime de cette crise et s’agrègent en foule, s’opposant peu à peu à des autorités chancelantes tout en recherchant les responsables et les coupables. Le conflit (3) est là, latent. Apparait alors ce que René Girard appelle des « stéréotypes de la persécution » que l’on retrouve pratiquement dans tous les mythes : peste, choléra, régicide, infanticide ou viol. Ils symbolisent la destruction du lien social. La foule est ainsi prête à rechercher, de manière souvent aveugle et maladroite, la cause de tous ses malheurs, pour le meilleur et pour le pire.

II. Le bouc émissaire ou le tous contre un de la violence collective

Quand la foule cherche, elle trouve. Le responsable désigné n’est pas toujours le coupable. Peu importe. La foule veut du sang, elle aura du sang (voir le film récent de Mel Gibson Apocalypto).

« La violence inassouvie cherche et finit toujours par trouver une victime de rechange. A la créature qui excitait sa fureur, elle en substitue soudain une autre qui n’a aucun titre particulier à attirer les foudres du violent, sinon qu’elle est vulnérable et qu’elle passe à sa portée »

La victime sacrificielle est donc avant tout une victime de substitution. Elle fournit à la foule quelque chose à se mettre sous la dent ! Une seule condition de succès : l’unanimité. Le bouc émissaire doit faire l’unanimité contre lui. Et c’est vrai depuis

la Bible. René

Girard

y puise de nombreuses références, comme par exemple celle, explicite, du Lévitique : « Aaron amène le bouc qu’il offre pour son propre péché, puis il effectue le geste rituel du pardon en faveur de lui-même et de sa famille. » (4)

III. Le sacrifice

Le sacrifice, c’est la conclusion de la crise et la réaffirmation de l’unité de la communauté.

« Le sacrifice a pour fonction d’apaiser les violences intestines, d’empêcher les conflits d’éclater »

Ce sacrifice permet surtout de passer à autre chose. C’est une violence temporaire, limitée dans le temps, qui permet à la communauté d’aller de l’avant. C’est un crime sans criminel, une violence sans risque de représailles, sans risque de vengeance : une violence qui stoppe la violence : « Le sacrifice rituel est fondé sur une double substitution ; la première, celle qu’on ne perçoit jamais, est la substitution de tous les membres de la communauté à un seul ; elle repose sur le mécanisme de la victime émissaire. La seconde, seule proprement rituelle, se superpose à la première ; elle substitue à la victime originelle (qui appartient à la communauté) une victime appartenant à une catégorie sacrifiable (extérieur à la communauté) ». 

De la crise sacrificielle… à la crise économique

Que peut bien nous dire René Girard sur la crise économique ? Tout simplement que nous appliquons à la lettre sa théorie du bouc émissaire. Nous ne cherchons pas à expliquer la crise, encore moins à identifier les responsables. Nous créons des boucs émissaires pour pouvoir vivre, malgré la crise qui nous frappe de manière indifférenciée. Sans ces boucs émissaires à la Bouton, cela serait la guerre de tous contre tous, et la violence sociale serait insupportable. Le bouc émissaire nous permet de trouver un responsable qui a une bonne tête de responsable. Bref, le bouc émissaire arrange tout le monde : il permet de trouver un responsable à bon compte et de pouvoir passer à autre chose, sans se poser trop de questions. C’est la fonction de base du mythe, la clé de voute de tout le système mythologique : donner un cadre de vie et de pensée, qui évitent les questions gênantes.

Le bouc émissaire a un rôle central dans la crise sacrificielle de la théorie de René Girard comme Bouton dans la crise économique. Tous les 2 constituent une charnière à partir de laquelle tout se cristallise, et se joue. Pour René Girard, en effet, « le bouc émissaire est à la fois transgresseur et restaurateur de l’ordre. » Il est tout à la fois le malade et le médecin, la maladie et le remède, le coupable et le sauveur ! Ce sont les deux faces du sacré. Au moment de la phase d’accusation (victimisation par la foule), le bouc émissaire représente le moment négatif du mythe. En revanche, au moment de la phase de réconciliation de la communauté (sacrifice rituel), le bouc émissaire représente le moment positif du mythe. Ce renversement est pour René Girard la marque même du sacré.

René Girard nous dit clairement que nous vivons encore sous la coupe des mythes et du sacré. Nous ne cherchons pas à comprendre, nous faisons comme les indiens d’Apocalypto : nous organisons des sacrifices pour que la communauté puisse continuer à vivre.

Mais René Girard, en chrétien original, va plus loin. Sa grande thèse, c’est de dire que les Evangiles révèlent et dévoilent le mécanisme du bouc émissaire (5). Les Evangiles ne font que dire au monde qu’il faut arrêter ces cycles infernaux : crise, violence victimaire, sacrifice, crise, etc. Et devenir adulte. Kant disait déjà qu’il fallait que l’homme sorte de sa minorité intellectuelle (voir mon article à ce sujet).

Pour trouver les responsables de la crise économique, il faut, nous dit René Girard, sortir de la crise sacrificielle. Et arrêter le cycle de la violence mimétique (6), qui n’est qu’une suite de violences, qui vont et viennent sans cesser. De bouc émissaire en bouc émissaire, à l’image de la crise économique qui va de cycle haussier en cycle baissier.

Beau programme, non ?

Avant de s’y attaquer, Daniel Bouton et ses anciens amis banquiers devraient relire le discours sur la colline et ils trouveraient ce conseil, qu’ils devraient méditer en ces temps de crise du crédit : « Donne à celui qui te demande quelque chose ; ne refuse pas de prêter à celui qui veut t’emprunter. » (7)

Encore un beau programme en perspective !

NB : A suivre une série d’articles sur « la crise dans la crise » qui passe en revue les impacts de la crise sur le management, la morale, le libéralisme…

Vincent Toche

Never be Lost In Management !

(1) Toutes les citations sont tirées des 3 ouvrages suivants de René Girard: La violence et le sacré - Grasset 1972 et Grasset collection Pluriel 1980 ; Des choses cachées depuis la fondation du monde - Grasset 1978 et Le Livre de Poche 1983 ; Le bouc émissaire - Grasset 1982

(2) Evangile selon Saint-Jean (Jean 11,50)

(3) René Girard amorce là sa théorie de la violence et du conflit : « Le conflit, ce n’est pas la différence mais son absence » (La violence et le sacré)

(4) Lévitique 16, 5-10

(5) « Vous n’y comprenez rien ! Ne voyez-vous pas qu’il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple et qu’ainsi la nation entière ne soit pas détruite ? » (Jean 11, 47-53)

(6) La théorie du désir selon René Girard est originale et est très éclairante pour comprendre notre société de consommation. Quelques extraits : « Le sujet désire l’objet parce que le rival lui-même le désire. » « Le sujet attend de cet autre qu’il lui dise ce qu’il faut désirer. » « Le désir est essentiellement mimétique. ». Il faudra y revenir !

(7) Matthieu 5, 42 - Discours sur la colline.

Posté par Lostinmanagement à 23:38 - Economie - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,

03 avril 2009

L’argent facile ou le retour du veau d’or ?

Les bonus et les stock-options sont au cœur de toutes les accusations. C’est même l’hallali contre les dirigeants qui s’octroient des sommes faramineuses alors même que leurs sociétés ne sont pas toujours au mieux de leur forme. Cet argent facile, ce nouveau gagne-pain des grands patrons seraient-ils devenus le « veau d’or » des temps modernes ?

Après Cheuvreux, Natixis, Société Générale, Valéo, et les autres (1), les français viennent d’en apprendre beaucoup sur les instruments de motivation des dirigeants et sont maintenant devenus incollables sur les bonus, les stock-options ou les « golden parachutes ». En l’absence de règles claires ou, à défaut, transparentes, les dirigeants semblent faire ce qu’ils veulent, sans contraintes, ni gendarmes. Cela rappelle l’histoire du veau d’or (2), quand le peuple d’Israël rompt l’alliance récemment conclue avec Dieu.

Le « veau d’or » ou la nouvelle idole

Relisons

la Bible. Moïse

est parti sur le Sinaï chercher les tables de

la Loi. Mais

il s’attarde dans le Sinaï et les Israélites s’impatientent. Sans guide, ils se sentent perdus et demandent à l’un d’entre eux, Aaron, de leur fabriquer un nouveau dieu : « fabrique-nous un dieu qui marche devant nous ». Et, ils fabriquent un dieu en prenant les boucles d’oreilles qui ornent les oreilles des femmes et de leurs enfants. Tout cet or est fondu dans un moule pour en faire une statue de veau. Et, autour de cette nouvelle idole, le peuple offre des sacrifices et ne pense qu’à manger et boire, et à se divertir (voir le tableau de Nicolas Poussin 1594-1665 ou écouter Ruggero Raimondi chantant le « veau d’or » de Gounod)

Devant un tel spectacle, Dieu se met en colère, rejoint également par Moïse lui-même : « Il brisa les tables de la Loi, prit le veau qu’ils [le peuple juif] avaient fait, le réduisit en poudre, répandit cette poudre à la surface de l’eau et fit boire les enfants d’Israël. » Puis, Moïse analyse : « Aaron avait laissé le peuple faire ce qu’il voulait ».

Dieu leur dit, rapporte Moïse : « ‘Que chacun de vous prenne son épée ; passez et repassez d’un bout à l’autre du camp et tuez vos frères, vos amis, vos voisins’. Les enfants de Lévi firent ce qu’ordonnait Moïse et environ trois mille hommes parmi le peuple périrent en cette journée. »

Quand Moïse n’est pas là, les Israélites dansent…

Cette parabole est avant tout une critique de l’idolâtrie. L’idolâtrie, c’est la rupture du lien direct entre Dieu et son peuple, et la création volontaire d’une interférence. Ce lien de remplacement conduit donc inexorablement au relâchement de la relation avec Dieu. Et cette interférence, ce medium, peut aller jusqu’à remplacer Dieu, et donc par là même le nier. C’est pourquoi les religions (chrétienne, judaïque ou musulmane) condamnent toujours de manière aussi véhémente les idoles de toute nature.

On peut aussi, de manière à la fois plus prosaïque et plus métaphorique, y voir la représentation d’une idole particulière, devant laquelle beaucoup « se sont inclinés et lui ont offerts des sacrifices » comme l’or ou les bijoux. En un mot, l’argent. La Bible d’ailleurs nous met d’ailleurs sur

la piste. A

la fin de l’histoire du veau d’or, quand Dieu ordonne à Moïse de se mettre en route, il lui dit de demander à son peuple de « se dépouiller de toutes leurs parures » et donc de renoncer à toutes ces vanités, qui ne font que détourner les esprits. Les réceptionnaires des « golden parachutes » ou des « super-bonus » ont-ils lu l’Exode ?

Quand la loi n’est pas là…

En un mot, le veau d’or n’est une idole qu’en l’absence de loi. Le veau d’or n’existe que parce que Moïse est parti, que les Tables de la Loi ne sont pas connues ou ont été oubliées. Bouton et ses acolytes sont un peu comme les Israélites sans Moïse. Sans règle, sans loi qui les encadre, ils se sont rués sur les veaux d’or de notre époque et ont mangé, bu et se sont divertis. Ils se sont fabriqués un nouveau dieu et en ont fait leur idole. Sans Moïse pour les guider, ils se sont perdus et ils risquent peut-être aussi de nous perdre nous-mêmes.

Qu’on ne se méprenne pas : mon point n’est pas de dire que les bonus ou les stock-options sont une aberration managériale et encore moins morale. Je n’hurle pas avec les loups. Ce sont des outils de management qui ne sont ni bons, ni mauvais en soi. Tout dépend de leurs montants (principe de décence) et de leurs critères d’attribution (principe d’équité). Avant l’histoire du veau d’or, ni Dieu ni Moïse n’ont jamais dit aux Israélites qu’il fallait renoncer à toutes les boucles d’or, à toutes les parures. Moïse ne prône pas l’ascétisme mais le respect des règles de bon sens. C’est la même chose pour les bonus et les stock-options. Le principe en soi n’est pas forcément mauvais à condition que les critères d’attribution soient clairs, mesurables, transparents. Surtout, il faut que leur attribution soit liée à la performance, et que cela ne soit pas réservé à quelques uns. Si ce n’est pas le cas, comme cela semble le cas aujourd’hui malheureusement pour certains, la foule se déchaîne, et la violence remplace le débat. Un autre mécanisme se met en place.

« La violence inassouvie cherche et finit toujours par trouver une victime de rechange A la créature qui excitait sa fureur, elle en substitue soudain une autre qui n’a aucun titre particulier à s’attirer les foudres du violent, sinon qu’elle est vulnérable et qu’elle passe à sa portée » (3)

Cela ne vous rappelle rien ?

A suivre dans notre prochain article : « Les nouveaux boucs émissaires »

Vincent Toche

Never be Lost In Management !

(1) Natixis a versé 70 millions d’euros versés sous forme de bonus à ses traders; Cheuvreux, filiale du Crédit agricole, supprime 75 emplois mais distribue 51 millions d'euros de bonus à ses top managers;

la Société Générale

a annoncé l'octroi de 320.000 stock-options à quatre de ses dirigeants avant de reculer devant les réactions de l’opinion publique ; Thierry Morin, président-directeur général partant de Valeo, quitte l'entreprise avec un "parachute doré" de 3,2 millions d'euros alors même que l'équipementier automobile est en grande difficulté.

(2) Dans la Bible, Exode, 35.1-35

(3) René Girard

Posté par Lostinmanagement à 23:49 - Economie - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

28 octobre 2008

La crise, entre liberté et responsabilité

J’aime les crises. Pas pour leurs effets, souvent dévastateurs, mais pour ce qu’elles révèlent. La crise actuelle en est un archétype. Elle révèle ce qui nous était caché ou ce que nous ne voulions pas voir. Les hommes aujourd’hui sont comme de grands enfants (1), disant en cœur : « c’est pas moi, c’est lui » ou « c’est moi, mais je l’ai pas fait exprès ». Mais, derrière les subprimes, les golden parachutes, les produits dérivés de toutes sortes, il y a des hommes libres de faire des choix, moralement acceptables ou non, des responsables parfois … irresponsables. Peut-on être libre d’être irresponsable ?  

Face à la crise, être d’abord responsable

L’homme, avant même d’être un animal politique selon l’expression d’Aristote, est d’abord un être responsable. C’est même ce qui définit son humanité et son rôle, sa mission même. La Genèse est claire sur ce point : « Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder » (2). Non seulement la Bible parle déjà de développement durable (ce n’est donc pas si nouveau !), mais, plus fondamentalement, elle nous explicite la notion même de responsabilité qui définit l’homme. Etre responsable, c’est étymologiquement se porter garant de quelque chose qu’on nous a donnée à « garder », à conserver, à gérer ou à développer. Etre responsable, c’est donc promettre de « répondre » de ses actes. Il s’agit de s’engager pour les autres et devant tous les autres à rendre des comptes. Le sage de l’Ecclésiaste poursuit la même idée et conclut ses recommandations en disant : « le devoir de tout homme est de respecter Dieu en obéissant à ses ordres. En effet, Dieu demandera des comptes pour toutes nos actions, même cachées, qu’elles soient bonnes ou mauvaises » (3). Ce « rendre-compte », dans la Bible, est bien sûr devant Dieu : je rends compte de la mission que Dieu lui-même m’a confiée : « garder » le jardin d’Eden.

Mais ce concept de responsabilité peut aussi s’appliquer à tous les hommes, croyants ou non. L’homme rend compte à Dieu, comme l’ouvrier à son chef d’atelier, comme le fonctionnaire à son directeur, comme le Préfet à son ministre. Et cette responsabilité, c’est exactement l’inverse du célèbre « après moi, le déluge » ! Etre responsable, c’est être aussi responsable de ce qui peut arriver après. Après l’action, après la décision, après les choix. Etre responsable, c’est être responsable de ses actes et, notamment, des conséquences de ses choix. Ce principe de responsabilité n’est pas à confondre avec le fameux principe de précaution. Il s’agit d’assumer ses choix et les risques qui y sont associés. La responsabilité n’implique pas la passivité et l’inaction. Elle signifie juste que la décision que l’on prend est prise sous le regard des autres, de soi-même, et, pour certains, de Dieu lui-même.

La responsabilité définit la liberté de l’homme

Mais qui sont ces « autres » qui me regardent et devant lesquels je suis, ou je me sens, responsable ? Quand je suis responsable, je réponds. Mais à qui je réponds ? A quel appel dois-je répondre ? Soyons logique : si la responsabilité est une réponse, quelle est la question et, si elle existe, qui la pose ? C’est tout simplement la présence de l’autre, le regard de l’autre. La responsabilité naît dans l’instant où l’autre me regarde. Sans le regard de l’autre, ma liberté serait illimitée, et mon désir toujours sans fin. L’homme soustrait au regard de l’autre aurait un pouvoir illimité. Le regard de l’autre est le contre-pouvoir de la liberté de l’homme, de chaque homme, et de tous les hommes. Nos chers banquiers, vendant et revendant des produits dits « toxiques » (4), ont été irresponsables car ils n’ont pas été assez contrôlés, regardés, scrutés. Quand la liberté n’est pas cantonnée par une autre liberté (celle du regard de l’autre), elle devient folle.

L’homme-dieu face à ses responsabilités

Quand l’homme devient irresponsable à force de liberté sans limites, sans contre-pouvoir, l’homme devient Dieu et un Dieu qui serait à l’image de l’homme… Bref, un homme qui joue aux apprentis sorciers. Cet homme joue avec la terre (le réchauffement climatique par exemple). Il joue avec les autres (les guerres, toujours trop nombreuses). Il se met même à jouer avec lui-même. A mélanger le court terme et le long terme, le bien public et le bien privé, le bien et le mal.

Mais finalement, quoi de neuf ? C’est même l’histoire de l’homme, depuis le début, le tout début : quand, au début de la Genèse, Adam et Eve mangent le fruit interdit, le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, l’homme fait un choix clair: le choix de la liberté, du risque et de l’inconnu. Il a préféré prendre le risque de « voir les choses telles qu’elles sont »(5). Ce choix initial de la liberté, l’homme doit l’assumer. Dieu lui-même est assez direct dans son message de conclusion : « Voilà que l’homme est devenu comme un dieu, pour ce qui est de savoir ce qui est bien ou mal ». Et Dieu décide d’« renvoyer l’homme du jardin d’Eden pour qu’il aille cultiver le sol dont il a été tiré » (6). Dieu, lui-même, met l’homme devant ses responsabilités.

Du retour de la régulation au retour de la vertu

C’est donc l’homme, depuis sa rencontre avec le serpent-médiateur, qui doit seul décider « pour ce qui est de savoir ce qui bien ou mal ». Il décide donc. Et il décide parfois bien, parfois mal. Et, souvent, au-delà du bien et du mal.

 

Comme Dieu n’est pas toujours derrière nos grands enfants, il faut trouver une autre solution, surtout dans un monde de plus en plus athée. Par principe, la religion a l’hétéronomie comme principe : la loi de Dieu est extérieure à l’homme et tous les croyants s’y soumettent. L’homme moderne (7) lui se veut autonome et autarcique : c’est le principe de l’auto-législation, de l’auto-régulation. L’homme doit donc élaborer ses propres règles. Et les règles qu’il doit élaborer sont de deux sortes. D’abord, des règles pour gérer la vie entre les hommes : c’est la loi ou la fameuse économie régulée que tous les politiques et les économistes cherchent aujourd’hui. Mais cela ne suffit pas : il faut aussi une auto-règle pour gérer sa propre vie : à défaut de religion (qu’on ne suit plus, même si on y croit encore), c’est la vertu (8).

Si la crise démontre que l’homme est libre d’être irresponsable, elle prouve aussi que l’homme est rattrapé lui-même par cette liberté sans limite et sans vertu. Cette liberté n’est en effet collectivement acceptable que si elle est éthique. Le philosophe allemand Hans Jonas l’a bien compris, lui qui fait de la notion de responsabilité le fondement même de l’étique. A la manière de Kant, il redéfinit l’étique de responsabilité par la maxime suivante :

« Agis de façon que les effets de ton action

soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre,

et ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie »

Nos amis des subprimes ont-ils agi ainsi ? Pas sûr…

Pour eux, c’était : « après moi, le déluge » et non pas une marque de politesse très courante, qui traduirait à la manière de Lévinas la maxime de Hans Jonas : « après vous ! » (9)

Vincent Toche

Never be Lost In Management !

(1) Lire mon article http://lostinmanagement.canalblog.com/archives/2008/10/05/10827911.html sur l’homme qui doit sortir de sa minorité.

(2) Genèse II, 15

(3) Ecclésiaste XII, 13 (c’est nous qui soulignons) 

(4) Lire le conte « Melmoth réconcilié » de Balzac que Didier Toussaint m’a fait découvrir (lire aussi son blog : http://didiertoussaint.typepad.fr/inconscient_entreprise/ ). J’y reviendrais dans un autre article.

(5) Genèse III, 5

(6) Genèse III, 22-24

(7) Et j’imagine que bien des financiers étaient pourtant croyants…

(8) Lire mon article sur la différence entre les valeurs d’entreprise et les vertus des managers dans  http://lostinmanagement.canalblog.com/archives/ethique/index.html

(9) "Après vous : cette formule de politesse devrait être la plus belle définition de notre civilisation »(Lévinas).

Posté par Lostinmanagement à 08:30 - Economie - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,
« Accueil  1