Lost in Management

Mieux comprendre le management et l'entreprise grâce à la littérature et à la philosophie: décoder le langage de l'entreprise, décortiquer les techniques de management, décrypter le jargon des managers, bref se repérer dans les arcanes de l'entreprise.

19 septembre 2009

Le travail, entre servitude et libération

Patrons séquestrés, occupation d’usine, suicide de salariés : notre relation au travail se déglingue. Si le travail est un moyen de gagner sa vie, mal ou bien, il aboutit parfois à des extrémités, violentes et même fatales. Le travail est donc bien plus qu’un simple contrat de travail, il touche à l’intime, à l’humanité même de l’homme. Hegel l’a bien vu dans sa fameuse dialectique du maître et de l’esclave, qui est aussi la dialectique du manageur et du managé : si le travail libère, cette liberté ainsi gagnée n’est pas anodine.

Sous les pavés marxistes, la plage hégélienne…
Notre conception de travail est encore très attachée à l’approche marxiste. Selon Marx, le travail est aliénant : il ne libère pas, il oppresse. En travaillant pour un autre, l'ouvrier ou l’employé est privé en grande partie du bénéfice de son activité. Le travail n’aide pas à vivre mais à survivre. Pour Marx, "le travail est une marchandise que son possesseur, le salarié, vend au capital. Pourquoi le vend-il? Pour vivre.". Sarkozy en déclarant qu’il faut « travailler plus pour gagner plus », ne fait que reprendre cette conception marxiste du travail, qui est encore très prégnante à droite comme à gauche, parfois de manière tout à fait involontaire !

Mais si Marx s'attache à décrire les conditions économiques et sociales dans lesquelles le travail salarié est exercée, il ne fait que s’opposer à Hegel qui cherche à déceler la signification anthropologique du travail. Ces deux  grandes oppositions sont aussi deux points de vue incontournables sur le travail : le travail comme aliénation (Marx) ou le travail comme libération (Hegel).

Retrouver le sens du travail chez Hegel, c’est relire pas à pas le célèbre passage du chapitre 4 de La phénoménologie de l’esprit, mieux connu sous le terme de « dialectique du maître et de l’esclave » (1).

1. Le duel à mort
La dialectique du maître et de l’esclave commence d’abord par la rencontre de deux consciences, par un face à face entre ces deux consciences : un duel à la Sergio Leone (2), en quelque sorte. La rencontre de ces consciences, nous dit Hegel, ne commence jamais par l’amour ou la tendresse, parce que l’affirmation de l’un tend à la négation de l’autre. Ce qui est en cause : la reconnaissance de soi par l’autre. « Un individu surgit face à face avec un autre individu. Surgissant ainsi immédiatement, ils sont l'un pour l'autre à la manière des objets quelconques ». (3)

Les deux consciences ne sont pas faites pour s’entendre, elles ne pensent qu’à elles, et surtout à vivre. Les deux individus « sont des figures indépendantes et parce que l'objet étant s'est ici déterminé comme vie, ils sont des consciences enfoncées dans l'être de la vie ». C’est l’inévitable conflit : les consciences ne peuvent se poser qu’en s’opposant ! « Chacun tend donc à la mort de l’autre ».

La mort (et, oui, c’est un vrai duel !) est l’épreuve de force de la vie : « c’est seulement par le risque de sa vie qu’on conserve sa liberté, qu’on prouve que l’essence de la conscience de soi n’est pas l’être, (…) n’est pas son enfoncement dans l’expansion de la vie ». C’est ce que seul l’un des deux individus va réussir.

2. Le maître gagne
Au départ, une des deux consciences triomphe, car elle a osé davantage que l’autre. Elle a risqué sa vie. Elle est allée jusqu’à mettre sa vie en jeu pour gagner. Au risque de sa propre vie, elle a gagné la liberté. Elle n’a pas eu peur de mourir. Cette conscience qui sort vainqueur du duel à mort est la conscience du maître. Elle a préféré la mort à la servitude, et a gagné.

A l’inverse, l’autre conscience n’a pas voulu risquer sa vie. Elle a eu peur de mourir et s’est soumise au maître qui l’a conservée en vie. Elle s’est donc inclinée devant le maître : elle a préféré la servitude à la mort. Pour cette « conscience servile », regarder le maître, devenu son maître, c’est regarder l’éventualité de sa propre mort. L’esclave n’est, pour lui-même, qu’un mort en sursis : « la conscience de l’esclave a éprouvé la crainte de la mort, du maître absolu ». Le maître est en effet pour Hegel toujours un maître relatif, le « maître absolu », c’est la mort, devant qui l’esclave, terrorisé, se soumet et renonce à sa liberté.

Le maître, explique Hegel, a une double relation avec l’esclave et, ce qu’il appelle « la chose », c’est-à-dire ce sur quoi travaille l’esclave ou ce qu’il produit.
(i) La relation avec l’esclave: assuré de l’obéissance de l’esclave, le monde est pour le maître sans résistance. Il est comme le lieu d’une jouissance permanente. Bref, c’est le monde comme simple caprice.
(ii) La relation avec la chose : le maître n’est pas en relation direct avec « la chose » car c’est l’esclave qui travaille la chose dont le maître va jouir. La relation à la chose, au monde, au monde des choses est donc toujours médiatisée par l’esclave. Sa vie est jouissance immédiate.

Cela ne vous rappelle rien ? Hegel semble ici décrire les grands de ce monde, souvent présentés par les médias comme déconnectés de la réalité qui vivent le « monde comme caprice »… Ils ne fabriquent pas la chose, ils vivent le monde comme une chose, leur chose.

A l’inverse, l’esclave, mu par la peur de la mort, obéit au maître, sans sourciller. De plus, il a une relation directe avec la chose : il la transforme par son travail, il élabore le produit exigé par le désir du maître. Le monde est pour lui, dur, matériel, résistant à la volonté. Il doit souffrir pour fabriquer la chose. Sa vie est souffrance car le travail est souffrance (4). « Le travail est désir réfréné, disparition retardée : le travail forme ». Plus le maître jouit (« désir »), plus le maître consomme (« disparition »), plus l’esclave travaille et souffre. Mais plus l’esclave travaille, plus il se voit contraint (car « réfréné ») de devenir intelligent, inventif, patient, ingénieux, dur à la peine (5)

Ce que nous allons voir, dans la phase 3, c’est qu’il ne suffit pas, pour le maître, de prendre le pouvoir, il faut savoir le conserver !

3. A qui perd gagne !
A priori, l’humanité est tout entière du côté du maître. En opposant le maître à l’esclave, Hegel oppose aussi l’humanité à l’animalité. Le maître signifie que l’humanité se sépare de l’animalité : plutôt la mort que la servilité. L’esclave signifie a contrario l’attachement à la vie immédiate, l’angoisse de la mort et l’irréductible animalité de l’humanité : plutôt la servilité que la mort ! Mais l’avantage que le maître a sur l’esclave n’est qu’apparent. Le texte de Hegel montre que l’humanité est du côté de l’esclave, simplement parce qu’il travaille. C’est le travail qui élève l’homme à l’humanité. Hegel est l’un des premiers philosophes à donner un tel rôle, un tel statut positif au travail. C’est une vraie révolution.

La crainte du maître, c’est, comme on l’a vu, la peur de la mort, mais c’est aussi le début de la sagesse ! En effet, le maître, après la lutte à mort et la domination sur l’esclave, se contente de jouir passivement des choses, d’user des fruits du travail de celui-ci. Ainsi s’enfonce-t-il dans une jouissance passive, alors que l’esclave extériorise sa conscience et ses projets dans le monde. L’esclave acquiert progressivement son autonomie, le travail libérant peu à peu l’esclave de l’angoisse de la mort. Le serviteur a en effet tremblé au plus profond de son être lorsqu’il a commencé à affronter le maître. Il a ressenti la peur de la mort et s’est finalement incliné. Or, par le travail, l’esclave se libère de l’angoisse qu’inspire l’idée de la finitude: « C’est en servant un autre, c’est en s’extériorisant, c’est en se solidarisant avec les autres qu’on s’affranchit de la terreur asservissante qu’inspire l’idée de la mort ». C’est donc par la servilité même que la servilité peut s’estomper. Renversement très hégélien : c’est en servant un maître qu’on se libère du maître. C’est le service même qui finit par tuer la servilité. Pour Hegel, service n’est pas servilité. (6)

La pensée de Hegel est profonde : grâce au travail, l’homme édifie sa liberté, construit le monde historique et s’affranchit de l’idée de la mort. Tel est pris qui croyait prendre.
A. Kojève résume bien ce renversement en écrivant : « Le Maître force l'Esclave à travailler. Et en travaillant, l'Esclave devient maître de la Nature (…) En devenant par le travail maître de la Nature, l'Esclave se libère donc de sa propre nature, de son propre instinct qui le liait à la Nature et qui faisait de lui l'Esclave du Maître. En libérant l'Esclave de la Nature, le travail le libère donc aussi de lui-même, de sa nature d'Esclave: il le libère du Maître. » (7)

La notion de travail chez Hegel suit donc les 3 phases de la dialectique du maître et de l’esclave. Le travail y représente :
(a) d’abord la crainte essentielle du maître : le travail comme peur ;
(b) puis le service du maître : le travail comme souffrance ;
(c) enfin ce par quoi l’esclave maitrise le monde : le travail comme savoir-faire.

La liberté de l’esclave est due à son « entêtement », à bien travailler. L’esclave qui se libère est un obstiné, un amoureux du travail bien fait. Il n’arrête pas d’améliorer son travail, comme l’homme des cavernes polissait ses silex.

Mais quel rapport, me direz-vous, avec les grévistes ou les occupations d’usines ? On y arrive, patience !

La morale de cette histoire de duel
A la différence de Sergio Leone, Hegel peut voir le Bon, la Brute et le Truand dans le même personnage, qui évolue et se transforme en se formant. Pour Hegel, il est clair que "le travail est la seule façon pour l'homme de réaliser son essence, c’est-à-dire d'accéder à la plus haute liberté." Travailler, pour le serviteur, c'est - tout en étant dépendant, soumis aux ordres d'un autre - transformer la nature et, ainsi, y laisser son empreinte, s'y reconnaître et, finalement, de la sorte, accéder (sans l'avoir voulu) à la conscience de soi, et à la liberté. Ainsi s'opère un renversement dialectique, de relation entre celui qui travaille et celui pour qui on travaille. L'expression « dialectique du maître et de l'esclave » sert à désigner ce renversement tel que Hegel le décrit.

On peut en tirer trois premières conclusions :

1/ La vérité de l’homme n’est pas dans la lutte, ni dans le pouvoir : le maître ne règne que symboliquement. Il ordonne, l’esclave obéit. Mais, le maître ignore ce qu’il faut d’ingéniosités pour réaliser une œuvre ou un travail. Le travail est le révélateur de ce que l’homme peut  faire et le miroir de ce qu’il sait faire. En clair, les maîtres passent, les œuvres (des esclaves) restent.

2/ L’esprit n’accède à la connaissance de lui-même que s’il s’extériorise. Pour se connaitre, il faut se produire à l’extérieur de soi (8). Et, pour ce faire, et aussi pour se faire, il faut accepter un autre duel : celui avec la chose. Il faut affronter la dure réalité des choses, en les façonnant, en les travaillant. Et en les façonnant, ou en les travaillant, on se façonne soi-même. En clair, le travail des esclaves les forme et les fait évoluer. Nos maîtres modernes ne s’en aperçoivent que trop rarement, ce qui explique en partie le retard criant en matière de formation sur le lieu de travail ou le manque de reconnaissance de l’apprentissage, et des acquis de l’expérience. 

3/ Le plaisir immédiat est trompeur. L’esclave n’est pas dans l’immédiateté comme le maître. Il prend son temps, alors que le maître est dans le désir immédiat qu’il faut satisfaire immédiatement. Le maître veut tout et tout de suite. Il est impatient. Il désire tout, y compris son désir. Et ce désir est destructeur : le désir immédiat du maître désire détruire l’objet pour l’assimiler, non le conserver dans son objectivité, dirait Hegel. Il n’est pas forcé (« contraint », préfère Hegel), comme l’esclave, de la pensée des moyens, du comment faire. Le maître est dans l’agir immédiat, la consommation pour la consommation. Le maître se jette sur les objets (ou les sujets !) comme la bête vorace se jette sur ses proies : c’est violent, brutal et immédiat (9). La crise financière, avec ses traders sans limite, ses subprimes sans règle et le « court-termisme » érigé en principe de management en donne quelques belles illustrations, à la limite de la caricature.

La dialectique du manageur et du managé
1/ Marx a raison de dire que le travail se vend et qu’il est une « marchandise ». Mais le travail n’est pas que cela : il ne se résume pas à un gagne pain.

2/ Ce que Hegel montre dans la dialectique du maitre et de l’esclave est que le travail est plus qu’un gagne pain : il est un « gagne vie ». L’esclave a préféré une vie servile à la mort, mais avec le travail, il se libère et littéralement refait sa vie. Le travail lui rend progressivement une vie qui appartenait de fait à un autre.

3/ Il est donc plus facile de comprendre pourquoi la perte du travail lui enleve une partie de sa vie. La perte d’un travail peut fragiliser l’homme au delà de la perte du gagne pain ; l’éventuelle perte de sens dans le travail peut rendre la vie même in-sensée ; la fermeture brutale d’une usine dans laquelle on a travaillé une grand partie de sa vie peut  dégénérer en une occupation destructrice, la destruction de l’outil de travail devenant la métaphore de sa propre destruction.

Malgré tout, la valeur ‘travail’ n’est pas prête de disparaître si on en croit le résultat de la quatrième enquête sur les valeurs, réalisée en 2008 (10) : le travail (94%) est la deuxième valeur la plus importante pour les français, juste après la famille, devant les amis et les relations (90%) et … les loisirs 84%).

Messieurs les directeurs des Ressources Humaines, ne soyez pas seulement marxistes. Soyez aussi hégéliens. Le travailleur-esclave n’est pas qu’une ressource qui servirait le maître (11). Il est aussi une source, souvent insoupçonnée, de libération des énergies.

Relisons donc la dialectique du maître et de l’esclave, qui est aussi la dialectique du manageur et du managé.

Et gardons en mémoire la phrase de Lénine, expert ès agit-prop « Pour faire une révolution, il n’est pas besoin de révolutionnaires ; il suffit de laisser agir les dirigeants ».

Vincent Toche
Never be Lost In Management !

Notes :
(1) G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l'esprit, (1807), tome 1, chapitre 4, Aubier. Tous les extraits qui suivent sont tirés du chapitre IV La vérité de la certitude de soi-même – A. maîtrise et servitude

(2) Voir le duel entre Charles Bronson et Henri Fonda dans Il était une fois dans l’ouest (1968) de Sergio Leone.

(3) Le texte intégral est le suivant : " D'abord la conscience de soi est être-pour-soi simple égal à soi-même excluant de soi tout ce qui est autre (...) Mais l'autre est aussi une conscience de soi. Un individu surgit face à face avec un autre individu. Surgissant ainsi immédiatement, ils sont l'un pour l'autre à la manière des objets quelconques ; ils sont des figures indépendantes et parce que l'objet étant s'est ici déterminé comme vie, ils sont des consciences enfoncées dans l'être de la vie, des consciences qui n'ont pas encore accompli l'une pour l'autre le mouvement de l'abstraction absolue, mouvement qui consiste à extirper hors de soi tout être immédiat, et à être seulement le pur être négatif de la conscience égale-à-soi-même. En d'autres termes ces consciences ne se sont pas encore présentées réciproquement chacune comme pur être-pour-soi, c'est-à-dire comme conscience de soi. Chacune est bien certaine de soi-même, mais non de l'autre ; et ainsi sa propre certitude de soi n'a encore aucune vérité ; car sa vérité consisterait seulement en ce que son propre être-pour-soi se serait présenté à elle comme objet indépendant, ou ce qui est la même chose, en ce que l'objet se serait présenté comme cette pure certitude de soi-même. Mais selon le concept de la reconnaissance, cela n'est possible que si l'autre objet accomplit en soi-même pour le premier, comme le premier pour l'autre, cette pure abstraction de l'être-pour-soi, chacun l'accomplissant par sa propre opération et à nouveau par l'opération de l'autre.
     Se présenter soi-même comme pure abstraction de la conscience de soi consiste à se montrer comme pure négation de sa manière d'être objective, ou consiste à montrer qu'on n'est attaché à aucun être- là déterminé, pas plus qu'à la singularité universelle de l'être-là en général, à montrer qu'on n'est pas attaché à la vie. Cette présentation est la double opération : opération de l'autre et opération par soi-même. En tant qu'elle est opération de l'autre, chacun tend à la mort de l'autre. Mais en cela est aussi présente la seconde opération, l'opération sur soi et par soi ; car la première opération implique le risque de sa propre vie. Le comportement des deux consciences de soi est donc déterminé de telle sorte qu'elles se prouvent elles-mêmes et l'une à l'autre au moyen de la lutte pour la vie et la mort".
     G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l'esprit, (1807), tome 1, p. 158-159, Aubier

(4) Rappelons nous que travail vient du latin « tripalium », instrument de torture…

(5) Le texte intégral est le suivant : « C'est par la médiation du travail que la conscience vient à soi-même. Dans le moment qui correspond au désir dans la conscience du maître, ce qui parait échoir à la conscience servante, c'est le côté du rapport inessentiel à la chose, puisque la chose dans ce rapport maintient son indépendance. Le désir s'est réservé à lui-même la pure négation de l'objet, et ainsi le sentiment, sans mélange de soi-même. Mais c'est justement pourquoi cette satisfaction est elle-même uniquement un état disparaissant, car il lui manque le côté objectif ou la subsistance. Le travail, au contraire, est désir réfréné, disparition retardée : le travail forme. Le rapport négatif à l'objet devient forme de cet objet même, il devient quelque chose de permanent, puisque justement, à l'égard du travailleur, l'objet a une indépendance. Ce moyen négatif, où l'opération formatrice, est en même temps la singularité ou le pur être-pour-soi de la conscience. Cet être-pour-soi, dans le travail, s'extériorise lui-même et passe dans l'élément de la permanence la conscience travaillante en vient ainsi à l'intuition de l'être indépendant, comme intuition de soi-même. »
G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l'Esprit, (1807) tome 1, p. 165, Aubier

(6) C’est à méditer dans un pays comme la France qui tend à dévaloriser le service en général, et les services aux personnes (le « care ») ou aux consommateurs (restauration, hôtellerie,…) en les assimilant bêtement à la servilité !

(7) Le texte intégral est le suivant : « Le Maître force l'Esclave à travailler. Et en travaillant, l'Esclave devient maître de la Nature. Or; il n'est devenu l'Esclave du Maître que parce que - au prime abord - il était esclave de la Nature, en se solidarisant avec elle et en se subordonnant à ses lois par l'acceptation de l'instinct de conservation. En devenant par le travail maître de la Nature, l'Esclave se libère donc de sa propre nature, de son propre instinct qui le liait à la Nature et qui faisait de lui l'Esclave du Maître. En libérant l'Esclave de la Nature, le travail le libère donc aussi de lui- même, de sa nature d'Esclave: il le libère du Maître. Dans le Monde naturel, donné, brut, l'Esclave est esclave du Maître. Dans le Monde technique, transformé par son travail, il règne ou, du moins, régnera un jour en Maître absolu. Et cette Maîtrise qui naît du travail, de la transformation progressive du Monde donné et de l'homme donné dans ce Monde, sera tout autre chose que la Maîtrise "immédiate" du Maître. L'avenir et l'Histoire appartiennent donc non pas au Maître guerrier, qui ou bien meurt ou bien se maintient indéfiniment dans l'identité avec soi-même, mais à l'Esclave travailleur. Celui-ci, en transformant le Monde donné par son travail, transcende le donné et ce qui est déterminé en lui-même par ce donné; il se dépasse donc, en dépassant aussi le Maître qui est lié au donné qu'il laisse - ne travaillant pas - intact. Si l'angoisse de la mort incarnée pour l'Esclave dans la personne du Maître guerrier est la condition sine qua non du progrès historique, c'est uniquement le travail de l'Esclave qui le réalise et le parfait. »
A. Kojève, Introduction à la lecture de Hegel, Éd. Gallimard, 1947, p. 29

(8) Hegel dit aussi que le travail, c’est « s’extérioriser soi même et passer dans l’élément de la permanence »

(9) Rappelons que consommer a un double sens : « s’accomplir » et « s’abolir ». On n’est pas loin des réflexions de Baudrillard, sur la consommation, le système des objets ou même de l’obscénité. On y reviendra dans un prochain article.

(10) Enquête réalisée par l’Association pour la recherche sur les systèmes de valeurs. Plus d’informations sur : http://valeurs-france.fr

(11) Cf. Chaplin, Les temps modernes : critique d’une société entièrement mécanisée et complètement déshumanisée.

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24 mars 2008

Hegel, les grands hommes et le leadership

Hegel a publié la Phénoménologie de l’Esprit en 1807, l’année qui suivit la victoire de Napoléon à Iéna. Ce n’est pas un hasard. Marqué par l’histoire et les événements majeurs, il a écrit de nombreux textes sur ce qu’il appelait les « grands hommes ». Pour lui, les grands hommes de l’histoire, Alexandre, César ou Napoléon, sont avant tout grands par l’histoire. Et cette histoire les révèle autant qu’ils la révèlent. Serait-ce la même chose avec nos dirigeants et nos leaders ?  La notion de « leadership », tarte à la crème de nos gourous managériaux, serait-elle une notion hégélienne ?

Tout le monde connait la célèbre phrase du philosophe : « rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion » (1). La notion de « leadership » n’est pas loin. Ne dit-on pas que tous les hommes politiques ou tous les dirigeants d’entreprise sont avant tout des passionnés ? Qu’ils ne pensent qu’à çà, en se rasant ou non ? Mais quelle est donc cette passion qui les anime et qui leur fait accomplir quelque chose de grand ? Et, cette grandeur serait-elle de même nature, que l’on soit leader ou héro, dirigeant d’entreprise ou personnage historique ?

Comme toujours chez Hegel, il y a l’apparent et le caché. Apparemment, les grands hommes sont passionnés et ne recherchent que leur propre satisfaction : « ces grands hommes semblent obéir uniquement à leur passion, à leur caprice » (2). Leurs motifs semble donc personnels, subjectifs, singuliers, tous différents. Ils sont, par là même, foncièrement égoïstes. Hegel poursuit : « Il est difficile de savoir ce qu’on veut. On peut certes vouloir ceci ou cela, mais on reste dans le négatif et le mécontentement. Mais les grands hommes savent aussi que ce qu’ils veulent est l’affirmatif. C’est leur propre satisfaction qu’ils cherchent : ils n’agissent pas pour satisfaire les autres » (2). Le grand homme, et Hegel le reconnait, a donc l’esprit grand mais étroit ; il est plutôt mono-maniaque : « Cet intérêt, nous l’appelons passion lorsque sacrifiant tous les autres intérêts ou buts, l’individualité tout entière se concentre sur un seul but avec toutes les fibres intérieures de sa volonté » (2). Les grands hommes ne pensent qu’à ça car ils n’ont que ça à penser : leur passion est exclusive et unilatérale.

Mais, Hegel va bien au-delà de cette approche psychologique, où le cœur expliquerait les actes, où les passions seraient réduites à des simples caprices ou manies. La psychologie est la meilleure façon de ne pas comprendre la vraie nature de la passion de ces grands hommes, selon Hegel. Ils visent une satisfaction personnelle (égoïste) mais ils ne peuvent résister à faire ce qu’ils doivent faire, ce qu’ils sont programmés pour faire. Et c’est cette analyse qui est intéressante pour mieux comprendre la notion (moderne ?) de leadership.

Le leader est comme le grand homme : il voit loin, et plus loin que les autres. Il voit mieux, et mieux que les autres. C’est un acteur du changement : « c’étaient des gens qui pensaient et qui savaient ce qui est nécessaire et ce dont le moment est venu » (3). Hegel en gourou du changement, qui l’eut crû ? Les grands hommes sont grands, selon Hegel, car ils ont pressenti la direction qu’allaient prendre les événements. Ils ont senti le vent avant qu’il ne souffle. Bref, ils ont vu avant les autres et mieux que les autres. Pendant que les hommes regardent le passé, les grands hommes regardent le futur. Le passé, que les hommes regarde, est déjà accompli et par là même dépassé. Ce n’est plus l’histoire qui se fait sous nos yeux. En revanche, le regard des grands hommes est tourné résolument vers le futur, vers ce qui est en train de s’accomplir, et qui n’est pas encore accompli. Le grand homme est grand car il annonce ce qui va se passer, avant tous les autres, avant que les autres ne puissent le voir, avant que les autres n’en aient conscience même.

Mais Hegel n’est pas que gourou et, en bon philosophe, va plus loin. C’est bien sûr la célèbre « raison dans l’histoire ». « Sous le tumulte qui règne à la surface, s’accomplit une œuvre silencieuse et secrète » (2). Si les grands hommes (et les leaders ?) sont les acteurs de l’histoire, ils ne font en fait, selon Hegel, que révéler le cours de l’histoire. Acteurs de l’histoire, ils la joue autant qu’il la font. Les grands hommes ne sont pas les inventeurs de l’histoire, ils ne sont pas plus les metteurs en scène de l’histoire, ils ne font qu’accomplir leur destin sans toujours se rendre compte d’un dessein plus grand : leur destin apparent est un dessein caché. César a fait ce qu’il a voulu (conquérir la Gaule), il est allé au bout de sa passion, mais sans savoir qu’il fondait l’Empire romain et quatre siècles d’histoire mondiale. Idem pour le leader : il fait ce qu’il a à faire pour réaliser sa passion (une grande réforme pour un homme politique ou une acquisition majeure pour un chef d’entreprise) mais il ne ferait, si on suit le raisonnement de Hegel, que participer à une œuvre plus grande, à une tendance plus profonde.

Concernant les grands hommes, Hegel utilise une jolie formule que l’on pourrait reprendre aussi pour décrire les leaders : ils sont des « conducteur d’âmes ». Mais, là aussi, la relation n’est pas unilatérale. Si les grands hommes conduisent les âmes, s’ils montrent le chemin aux autres hommes, comme on l’a vu précédemment, ils n’y arrivent que parce que ces mêmes âmes sont prêtes à être conduites. « Les autres suivent ces conducteurs d’âmes, car ils éprouvent la puissance irrésistible de leur propre esprit intérieur qui vient à leur rencontre » (3). Les grands hommes, nous dit Hegel, ne font que faire ce que les autres inconsciemment voulaient, ils ne font que rendre conscient l’inconscient des autres : « leur œuvre est donc ce que visait la véritable volonté des autres » (3).

Continuons à citer Hegel qui est beaucoup plus lisible et compréhensible qu’on ne le pense généralement : « l’œuvre du grand homme exerce dans et sur les hommes un pouvoir auquel ils ne peuvent pas résister, même s’ils le considèrent comme un pouvoir extérieur et étranger ». Les hommes ne peuvent résister au grand homme, parce qu’ils ne peuvent résister à ce qu’ils veulent au plus profond d’eux-mêmes. Le grand homme rend apparent ce qui était caché. Il ne fait que réaliser ce que voulaient les autres. Il extériorise ce que les autres intériorisaient, il conscientise : il rend conscient ce que Hegel appelle « l’intériorité inconsciente » (3).

Se dessine alors, non pas la figure d’un grand homme autoritaire et lointain, mais celle d’un grand homme, près de ses troupes, et bien plus humain que l’image qu’on a traditionnellement du héro. D’ailleurs, Hegel écrit le lendemain de la bataille d’Iéna : « je vis l’Empereur, cette âme du monde, traverser à cheval les rues de la ville. C’est un sentiment prodigieux, de voir un tel individu qui, concentré sur un point, assis sur un cheval, s’étend sur le monde et le domine ». Napoléon est donc pour Hegel à la fois un individu et l’âme du monde. Il est un individu qui va au bout de sa passion, obnubilé par son projet, concentré sur son projet. Il est aussi un homme qui incarne la raison dans l’histoire et une histoire qui le dépasse. Il est à la fois le singulier et l’universel. Singulier dans l’universel. Universel par et pour le singulier.

La notion de « leadership » n’est donc pas sans rapport avec celle des « grands hommes » de Hegel. Mais nos leaders modernes sont-ils vraiment des « grands hommes » au sens où Hegel l’entend ? Certains sans doute. Mais beaucoup moins qu’on ne pense. Et surtout beaucoup moins qu’ils ne le pensent eux-mêmes ! Après tout, n’est pas qui veut, à la fois individu et âme du monde.

Vincent Toche

Never be Lost In Management !

(1)    Précis de l’encyclopédie des sciences philosophiques – paragraphe 474 (1817)

(2)    Citations extraites de La raison dans l’histoire (1830)

(3)    Citations extraites de Leçons sur la philosophie de l’histoire (1837)

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