Lost in Management

Mieux comprendre le management et l'entreprise grâce à la littérature et à la philosophie: décoder le langage de l'entreprise, décortiquer les techniques de management, décrypter le jargon des managers, bref se repérer dans les arcanes de l'entreprise.

01 novembre 2009

Paul Claudel et la crise de 29 : un littéraire au secours des économistes

Paul Claudel (1868-1955) est un écrivain français que j’avoue humblement méconnaitre. Diplomate, il était ambassadeur aux Etats-Unis de 1927 à 1933. Il a donc connu et surtout commenté la crise de 29 et la Grande Dépression qui a suivi. Ses dépêches envoyées au ministre des affaires étrangères Aristide Briand ont été rassemblées dans un livre (1). En voici une datée du 14 juin 1928, soit plus d’un an avant le 24 octobre 1929, le fameux « Black Thursday. La grande crise y est annoncée clairement. C’est bien sûr sans rapport avec 2008.

Dans une autre dépêche, Paul Claudel, dans un style plus littéraire que diplomatique, écrit aussi que « le credo a été remplacé par le crédit »… C’est bien sûr sans rapport avec 2008. Vraiment ? Lisons vite son excellence l’Ambassadeur :

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Dépêche n° 248 : Baisse des valeurs sur la Bourse de New York
Washington, le 14 juin 1928

L'ambassadeur de la République française aux Etats-Unis
à Son Excellence Monsieur Briand, ministre des Affaires étrangères

Je vous ai signalé dans mon télégramme d'hier relatif à la Convention de Kansas City, qu'un mouvement de baisse considérable s'était produit la veille à la Bourse de New York.
Ce mouvement n'avait pas en réalité attendu la réunion de la Convention (2) pour commencer. Il avait débuté il y a une dizaine de jours, et il se trouve être la conséquence logique d'une hausse exagérée qu'avait engendrée une spéculation excessive dans le pays tout entier.
(…)
Au moment donc où, pendant la Convention, à la suite de l'approbation donnée par M. Mellon à la candidature de M. Hoover, Wall Street s'est rendu compte d'une manière certaine que M. Coolidge était bien hors de cause, la Bourse qui avait été extrêmement nerveuse les jours précédents, a accentué le mouvement de liquidation déjà commencé, entraînant la masse du public effrayée. Ce mouvement a été enrayé hier, mais il reste à savoir si cet arrêt est définitif.

La baisse violente et précipitée du marché tient en réalité à des causes beaucoup plus profondes que les considérations sentimentales qui précèdent et qui n'ont été que le prétexte à l'accentuation du mouvement. Car il n'y a aucune raison sérieuse pour que ce pays, dont le développement économique ne tient pas à un seul homme, cesse subitement d'être prospère sous tel président plutôt que sous un autre.
La vérité est que les cours avaient été poussés, pendant ces derniers mois, à des prix qui, pour la généralité des titres tout au moins, ne correspondaient plus à leur valeur intrinsèque calculée sur les bénéfices actuels et sur les possibilités de bénéfices futurs. Ces possibilités avaient été considérablement exagérées dans certains compartiments, pour les valeurs d'aéroplanes, par exemple, ou de radiotélégraphie qui en moins d'un an avaient accusé des hausses de 300 à 400 %. Des fluctuations violentes dans certains titres avaient donné au marché une allure de hausse qui, dans l'esprit du public, paraissait ne devoir jamais s'arrêter. Pendant des mois, la masse de la population a participé sur une échelle de plus en plus grande aux opérations de la Bourse de New York. Le pays tout entier s'était laissé entraîner dans une vague de spéculation inconnue jusqu'alors. Les prêts consentis par les banques aux agents de change avaient atteint le mois dernier le chiffre fabuleux de 5 milliards, 150 millions de dollars, alors qu'il y a six mois, ils n'atteignaient pas 3 milliards. Le nombre des titres achetés et vendus par jour dépassait couramment le chiffre de 4 millions alors qu'il y a peu de temps encore des transactions de 2 millions par jour étaient considérées comme exagérées.
Une sérieuse appréhension régnait dans quelques milieux bancaires et principalement à la Federal Reserve Bank, quant à la possibilité de conséquences désastreuses pouvant résulter d'une telle expansion de crédits.
La Federal Reserve Bank décida d'intervenir.
(…)
Cette fois l'effet fut immédiat. Le lendemain, c'est-à-dire il y a une dizaine de jours, les banques commençaient à opérer la contraction souhaitée. Le taux de l'argent au jour le jour (Call money) passait sur le marché de New York de 5,5 à 6 et 7 % en 48 heures. Il s'ensuivit une baisse normale et régulière pendant 4 ou 5 jours. Les porteurs de titres qui pour la plupart, avaient des bénéfices assez grands, ne s'effrayèrent pas au début et ne vendirent que modérément. Toutefois les banques, procédant à un resserrement de crédits de plus en plus grand, la baisse s'accentua et le public effrayé commença une liquidation générale. Pendant trois jours, dont la journée d'avant-hier a été l'apothéose, les titres furent jetés sur le marché à n'importe quel prix par les spéculateurs démoralisés. En quelques jours, les bénéfices accumulés pendant des mois étaient anéantis et remplacés par des pertes. Les valeurs les meilleures suivirent, toutes proportions gardées, le sort des mauvaises. Dans certains cas la baisse a été jusqu'à 30 % de la valeur des titres. Des valeurs d'aéroplanes qui étaient cotées 250 dollars il y a quinze jours étaient cotées avant-hier 146 ; la Radio Corporation of America qui avait été l'objet d'une spéculation excessive, passait de 225 à 165. Les titres des grandes banques de New York n'ont pas été épargnés, pas plus que ceux des compagnies d'assurances.
(…)
Jusqu'à quel point la baisse est-elle enrayée, les mois à venir le diront. Il est indiscutable qu'il existait dans le marché de New York une position technique à rectifier. Comme je l'ai dit précédemment, les cours ne représentaient plus pour nombre de compagnies la véritable valeur de leurs titres. Une liquidation s'imposait et elle a eu lieu.
On ne saurait toutefois du fait de cette liquidation, considérer avec pessimisme la situation financière des États-Unis. Le pays était engagé dans une spéculation excessive. La Federal Reserve Bank a estimé que, dans l'intérêt général et dans celui du développement économique du pays, les remèdes nécessaires devaient être employés. Pour assainir la situation, elle a procédé à une sérieuse opération chirurgicale d'où il ne résultera peut-être que du bien. Si cependant la liquidation allait beaucoup plus loin, elle risquerait d'avoir son contrecoup sur la situation économique dont le tableau, ainsi que je vous l'ai expliqué dans un rapport séparé, comporte des points noirs.

Paul Claudel
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Vincent Toche

Never be Lost In Management !

(1) Paul Claudel, la crise – Amérique 1927-1932, éditions Métailié ; pour plus d’informations sur sa vie, son œuvre, aller sur : http://www.paul-claudel.net/

(2) Cette dépêche fait suite à la Convention républicaine qui choisit Hoover contre Coolidge comme candidat à la présidence le 14 juin 1928. A ce moment, Coolidge apparaissait comme le candidat de Wall Street et adepte du laissez-faire. A l’inverse, de nombreux observateurs redoutaient l’autoritarisme de Hoover. Il se révèlera une fois élu incapable de comprendre l’importance de la crise et surtout de prendre les mesures adéquates. Le jour du jeudi noir il déclare : Les activités fondamentales du pays reposent sur des bases saines, très prometteuses pour l'avenir." Le démocrate Roosevelt battra Hoover en 1932.

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31 juillet 2009

Goldman Sachs ou l’éternel retour

Passé de la faillite aux profits record en moins d’un an, ce symbole du capitalisme financier démontre d’abord la capacité des entreprises américaines à rebondir. Il est aussi un bel exemple de l’importance des cycles dans le capitalisme. Des pans entiers de l’économie en ont une grande habitude : l’immobilier ou l’hôtellerie par exemple. Mais ce retour rapide aux profits permet aussi de relativiser les grands discours de l’automne sur la moralisation du capitalisme. Le capitalisme n’a pas besoin de se refonder, il se régénère de lui-même : le temps cyclique des grecs serait-il aussi celui de Goldman Sachs ?

Le temps cyclique des grecs

L’idée d’un temps cyclique est une vieille idée. Les astronomes babyloniens avaient déjà remarqué le cycle régulier des planètes ou des éclipses solaires, et en avaient déduit une conception d’un temps où passé, présent et futur ne sont que des facettes différentes d’une même réalité : le temps cyclique.

Les grecs, et notamment les stoïciens, ont repris cette idée d’un  temps éternellement recommencé. Ils se représentent le monde comme un ensemble clos, fini, qui est stable et n’évolue pas. En conséquence, ils ont une conception cyclique du temps, qui devient une succession d’instants qui s’organise en cercle. Tôt ou tard, les mêmes événements vont revenir. Le futur n’est donc pas ce qui va advenir mais ce qui est déjà advenu et qui revient. De même, le passé n’est pas seulement ce qui est déjà advenu mais également ce qui va ré-advenir. Bref, ce qui n’est pas encore accompli est en fait déjà accompli, mais dans un autre cycle : c’est l’éternel retour. Comme le dit Marc-Aurèle, dans une formule célèbre : « Toutes les choses sont éternellement semblables et recommençantes » (1)

Temps cyclique ou temps linéaire ?

Traditionnellement, le temps cyclique s’oppose au temps linéaire. Le temps linéaire, c’est celui de la physique moderne, pour laquelle le monde est ouvert et infini. Le temps passe mais ne revient jamais sur lui-même. Le passé ne repasse jamais. Et le futur n’est pas connaissable à l’avance. Le temps est irréversible et ce qui a été, par définition, ne sera jamais plus. Dans le temps cyclique, l’identité (le retour du même) est le principe de l’existence temporelle. Au contraire, dans le temps linéaire, c’est le changement et non l’identité qui est le principe de l’existence temporelle. Dans le temps cyclique, l’éternel retour d’instants semblables fait sens, mais dans le temps linéaire, cette hypothèse n’a plus de sens. Si le temps cyclique est représenté par un cercle, le temps linéaire est symbolisé le mieux par un vecteur orienté.

Temps linéaire et progrès

Le temps cyclique n’incite pas à l’action. Il est par construction conservateur. A quoi bon agir puisque l’instant même est susceptible de revenir ? Seul le temps linéaire favorise l’action et son corollaire :

la liberté. Comme

le temps n’est pas cyclique, non seulement nous pouvons penser le changement, mais nous pensons pouvoir agir (et parfois agissons !) sur les événements. Dans le temps linéaire, le monde a une histoire et les hommes peuvent alors penser la notion de progression. Comme le futur n’est pas écrit à l’avance, comme le futur peut être différent du passé, l’histoire (l’histoire personnelle comme l’histoire du monde) n’est pas répétition, mais mouvement vers l’avant. Pour les philosophes des lumières, cette notion de progression a permis de fonder le concept de progrès.

Ces deux conceptions du temps ne sont pas anodines, notamment par rapport à la notion de progrès.

Le temps cyclique de Goldmann Sachs contre l’idée de progrès ?

La banque américaine Goldman Sachs, en quasi faillite il y a un an, et qui a bénéficié d’aides directes du Trésor américain à hauteur de 10 milliards de dollars, vient de renouer avec les bénéfices : elle vient d’annoncer un résultat net de 3,4 milliards de dollars pour le deuxième trimestre 2009 ! La renaissance de Goldmann Sachs, c’est l’exemple d’un temps cyclique. Le retour des profits, c’est le retour du même. Les profits : comme avant. Les règles des bonus des dirigeants : comme avant. La morale du capitalisme : comme avant. Les impératifs de rentabilité des investissements (2) : comme avant.

Goldman Sachs nous rappelle ce passage de l’Ecclésiaste : « Ce qui a été, c’est ce qui sera ; et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera ; et ainsi il n’y a rien de nouveau sous le soleil. » (3)

Oubliés les discours gauchisants de notre président, oubliés les appels de la plupart de nos députés sur la nécessaire moralisation des règles financières, oubliés les appels, main sur le cœur, à la refondation du capitalisme.

Certains dirigeants (et même les consommateurs que nous sommes tous !) ne veulent ni se remettre en question, ni remettre en question leurs principes, leurs habitudes. Le statu quo est plus fort, plus facile à suivre, que la recherche d’un nouveau chemin, par définition inconnu. On remplace alors le changement par le discours sur le changement, le progrès par l’incantation, les actes par la simple rhétorique.

Le capitalisme n’a pas besoin de se refonder, et encore moins de se moraliser (4). Le capitalisme se ressource lui-même. Sans personne. Mais toujours avec profit.

Si vous cherchez quelque chose de nouveau sous le soleil, ne cherchez pas dans le capitalisme. En dépit de nombreux oracles prédisant un nouveau monde, il n’est pas certain qu’il y aura quelque chose de nouveau sous le soleil capitaliste. Autant le savoir avant. Sinon on risque d’être déçu et de dire, à l’instar du perroquet de M. Balthazar dans l’Oreille cassée: « caramba, encore raté » !

Vincent Toche

Never be Lost In Management !

(1)    Marc-Aurèle, empereur-philosophe, du IIème siècle après JC

(2)    Ne dit-on pas « retour sur investissements », ou ROCE pour « return on capital employed » ? Est-ce juste une coïncidence ?

(3)    Ecclésiaste, 1-9

(4)    Sur capitalisme et morale, lire les analyses pertinentes d’André Comte-Sponville dans « le capitalisme est-il moral ?», Albin Michel, 2004

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04 juin 2009

Les patrons : responsables de la crise ou simples boucs émissaires ?

La crise est là et, semble-t-il, pour longtemps. Les soubresauts boursiers sporadiques, que certains interprètent comme des signes de reprise, ne sont pas toujours convaincants. Les experts, de tous bords, s’acharnent à trouver les bons remèdes alors même que les origines de cette crise, pourtant l’une des plus graves depuis 100 ans, ne passionnent pas les politiques et restent, pour le moins incompréhensibles. Crise des subprimes, crise financière, crise systémique liés à la financiarisation de l’économie, crise du libéralisme,… tout y passe. Et, au bout de la chaîne, le pauvre consommateur reste abasourdi. Pour les calmer, certaines personnes, comme les patrons d’entreprises, hier idolâtrées, sont aujourd’hui jetées en pâture. Dans ce contexte de crise inexpliquée, de gestion de crise mal maîtrisée, le recours aux bouc-émissaires est fréquent. Et si René Girard avait raison ? 

De la crise économique… … à la crise sacrificielle

Prenons Daniel Bouton, l’emblématique patron de

la Société Générale

aujourd’hui riche retraité. Est-il responsable de la crise ? Surement pas. Est-il même responsable de la situation de la banque ? Oui, comme beaucoup d’autres, dont on ne parle pas, et qui se montrent moins. Alors pourquoi lui ? Certes, il n’a pas eu de chance : entre l’affaire Kerviel, les mauvais placements ou les plans de stock-options, rien ne lui a été épargné. Daniel Bouton serait même un sacré crocodile dans son genre. Malgré les pressions médiatiques et politiques, malgré la pression même des salariés de la banque, il aura résisté plus d’un an, le bougre ! Chapeau bas devant autant de ténacité. Mais la crise aura eu finalement raison de ce grand commis de l’état, devenu sur le tard un des grands argentiers de

la France. Certains

commentateurs ont même dit qu’il s’était sacrifié pour sauver l’image de la banque, de plus en plus écornée  auprès de l’opinion publique. Mais regardons les choses sous un nouvel angle, en suivant les traces de René Girard (1).

René Girard, en bon connaisseur des mythes et exégète perspicace des textes anciens, voit dans la notion de sacrifice quelque chose de plus profond et de plus fondamental. Ainsi, il voit dans les évangiles non seulement le récit d’un meurtre mais aussi le récit d’une refondation en citant, par exemple l’évangile selon Jean: « Vous ne percevez même pas que c'est votre avantage qu'un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière » (2). Le meurtre de Jésus permettrait à la communauté de se refonder et de repartir de l’avant. Le sacrifice n’est jamais inutile. Au contraire, il est salvateur car il permet de dépasser

la crise. Bouton

, de manière symbolique, est un peu notre Jésus. Pour le comprendre, suivons notre guide pas à pas.

I. La crise ou l’indifférenciation

Pour René Girard, l’origine des crises est d’ordre culturel. La crise, c’est d’abord un mythe qui ne fonctionne plus. C’est ce qu’il appelle l’« indifférenciation ». Un état d'indifférenciation se caractérise par une perte de pouvoir des institutions sociales, une perte de leur légitimité, ou un arrêt de leur fonctionnement. Quand l’ordre social est perturbé, cela signifie que les mécanismes de reconnaissance sociale ne sont plus suffisamment efficaces. La confusion se crée et, dans les difficultés, les gens se sentent, de manière indifférenciée, victime de cette crise et s’agrègent en foule, s’opposant peu à peu à des autorités chancelantes tout en recherchant les responsables et les coupables. Le conflit (3) est là, latent. Apparait alors ce que René Girard appelle des « stéréotypes de la persécution » que l’on retrouve pratiquement dans tous les mythes : peste, choléra, régicide, infanticide ou viol. Ils symbolisent la destruction du lien social. La foule est ainsi prête à rechercher, de manière souvent aveugle et maladroite, la cause de tous ses malheurs, pour le meilleur et pour le pire.

II. Le bouc émissaire ou le tous contre un de la violence collective

Quand la foule cherche, elle trouve. Le responsable désigné n’est pas toujours le coupable. Peu importe. La foule veut du sang, elle aura du sang (voir le film récent de Mel Gibson Apocalypto).

« La violence inassouvie cherche et finit toujours par trouver une victime de rechange. A la créature qui excitait sa fureur, elle en substitue soudain une autre qui n’a aucun titre particulier à attirer les foudres du violent, sinon qu’elle est vulnérable et qu’elle passe à sa portée »

La victime sacrificielle est donc avant tout une victime de substitution. Elle fournit à la foule quelque chose à se mettre sous la dent ! Une seule condition de succès : l’unanimité. Le bouc émissaire doit faire l’unanimité contre lui. Et c’est vrai depuis

la Bible. René

Girard

y puise de nombreuses références, comme par exemple celle, explicite, du Lévitique : « Aaron amène le bouc qu’il offre pour son propre péché, puis il effectue le geste rituel du pardon en faveur de lui-même et de sa famille. » (4)

III. Le sacrifice

Le sacrifice, c’est la conclusion de la crise et la réaffirmation de l’unité de la communauté.

« Le sacrifice a pour fonction d’apaiser les violences intestines, d’empêcher les conflits d’éclater »

Ce sacrifice permet surtout de passer à autre chose. C’est une violence temporaire, limitée dans le temps, qui permet à la communauté d’aller de l’avant. C’est un crime sans criminel, une violence sans risque de représailles, sans risque de vengeance : une violence qui stoppe la violence : « Le sacrifice rituel est fondé sur une double substitution ; la première, celle qu’on ne perçoit jamais, est la substitution de tous les membres de la communauté à un seul ; elle repose sur le mécanisme de la victime émissaire. La seconde, seule proprement rituelle, se superpose à la première ; elle substitue à la victime originelle (qui appartient à la communauté) une victime appartenant à une catégorie sacrifiable (extérieur à la communauté) ». 

De la crise sacrificielle… à la crise économique

Que peut bien nous dire René Girard sur la crise économique ? Tout simplement que nous appliquons à la lettre sa théorie du bouc émissaire. Nous ne cherchons pas à expliquer la crise, encore moins à identifier les responsables. Nous créons des boucs émissaires pour pouvoir vivre, malgré la crise qui nous frappe de manière indifférenciée. Sans ces boucs émissaires à la Bouton, cela serait la guerre de tous contre tous, et la violence sociale serait insupportable. Le bouc émissaire nous permet de trouver un responsable qui a une bonne tête de responsable. Bref, le bouc émissaire arrange tout le monde : il permet de trouver un responsable à bon compte et de pouvoir passer à autre chose, sans se poser trop de questions. C’est la fonction de base du mythe, la clé de voute de tout le système mythologique : donner un cadre de vie et de pensée, qui évitent les questions gênantes.

Le bouc émissaire a un rôle central dans la crise sacrificielle de la théorie de René Girard comme Bouton dans la crise économique. Tous les 2 constituent une charnière à partir de laquelle tout se cristallise, et se joue. Pour René Girard, en effet, « le bouc émissaire est à la fois transgresseur et restaurateur de l’ordre. » Il est tout à la fois le malade et le médecin, la maladie et le remède, le coupable et le sauveur ! Ce sont les deux faces du sacré. Au moment de la phase d’accusation (victimisation par la foule), le bouc émissaire représente le moment négatif du mythe. En revanche, au moment de la phase de réconciliation de la communauté (sacrifice rituel), le bouc émissaire représente le moment positif du mythe. Ce renversement est pour René Girard la marque même du sacré.

René Girard nous dit clairement que nous vivons encore sous la coupe des mythes et du sacré. Nous ne cherchons pas à comprendre, nous faisons comme les indiens d’Apocalypto : nous organisons des sacrifices pour que la communauté puisse continuer à vivre.

Mais René Girard, en chrétien original, va plus loin. Sa grande thèse, c’est de dire que les Evangiles révèlent et dévoilent le mécanisme du bouc émissaire (5). Les Evangiles ne font que dire au monde qu’il faut arrêter ces cycles infernaux : crise, violence victimaire, sacrifice, crise, etc. Et devenir adulte. Kant disait déjà qu’il fallait que l’homme sorte de sa minorité intellectuelle (voir mon article à ce sujet).

Pour trouver les responsables de la crise économique, il faut, nous dit René Girard, sortir de la crise sacrificielle. Et arrêter le cycle de la violence mimétique (6), qui n’est qu’une suite de violences, qui vont et viennent sans cesser. De bouc émissaire en bouc émissaire, à l’image de la crise économique qui va de cycle haussier en cycle baissier.

Beau programme, non ?

Avant de s’y attaquer, Daniel Bouton et ses anciens amis banquiers devraient relire le discours sur la colline et ils trouveraient ce conseil, qu’ils devraient méditer en ces temps de crise du crédit : « Donne à celui qui te demande quelque chose ; ne refuse pas de prêter à celui qui veut t’emprunter. » (7)

Encore un beau programme en perspective !

NB : A suivre une série d’articles sur « la crise dans la crise » qui passe en revue les impacts de la crise sur le management, la morale, le libéralisme…

Vincent Toche

Never be Lost In Management !

(1) Toutes les citations sont tirées des 3 ouvrages suivants de René Girard: La violence et le sacré - Grasset 1972 et Grasset collection Pluriel 1980 ; Des choses cachées depuis la fondation du monde - Grasset 1978 et Le Livre de Poche 1983 ; Le bouc émissaire - Grasset 1982

(2) Evangile selon Saint-Jean (Jean 11,50)

(3) René Girard amorce là sa théorie de la violence et du conflit : « Le conflit, ce n’est pas la différence mais son absence » (La violence et le sacré)

(4) Lévitique 16, 5-10

(5) « Vous n’y comprenez rien ! Ne voyez-vous pas qu’il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple et qu’ainsi la nation entière ne soit pas détruite ? » (Jean 11, 47-53)

(6) La théorie du désir selon René Girard est originale et est très éclairante pour comprendre notre société de consommation. Quelques extraits : « Le sujet désire l’objet parce que le rival lui-même le désire. » « Le sujet attend de cet autre qu’il lui dise ce qu’il faut désirer. » « Le désir est essentiellement mimétique. ». Il faudra y revenir !

(7) Matthieu 5, 42 - Discours sur la colline.

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03 avril 2009

L’argent facile ou le retour du veau d’or ?

Les bonus et les stock-options sont au cœur de toutes les accusations. C’est même l’hallali contre les dirigeants qui s’octroient des sommes faramineuses alors même que leurs sociétés ne sont pas toujours au mieux de leur forme. Cet argent facile, ce nouveau gagne-pain des grands patrons seraient-ils devenus le « veau d’or » des temps modernes ?

Après Cheuvreux, Natixis, Société Générale, Valéo, et les autres (1), les français viennent d’en apprendre beaucoup sur les instruments de motivation des dirigeants et sont maintenant devenus incollables sur les bonus, les stock-options ou les « golden parachutes ». En l’absence de règles claires ou, à défaut, transparentes, les dirigeants semblent faire ce qu’ils veulent, sans contraintes, ni gendarmes. Cela rappelle l’histoire du veau d’or (2), quand le peuple d’Israël rompt l’alliance récemment conclue avec Dieu.

Le « veau d’or » ou la nouvelle idole

Relisons

la Bible. Moïse

est parti sur le Sinaï chercher les tables de

la Loi. Mais

il s’attarde dans le Sinaï et les Israélites s’impatientent. Sans guide, ils se sentent perdus et demandent à l’un d’entre eux, Aaron, de leur fabriquer un nouveau dieu : « fabrique-nous un dieu qui marche devant nous ». Et, ils fabriquent un dieu en prenant les boucles d’oreilles qui ornent les oreilles des femmes et de leurs enfants. Tout cet or est fondu dans un moule pour en faire une statue de veau. Et, autour de cette nouvelle idole, le peuple offre des sacrifices et ne pense qu’à manger et boire, et à se divertir (voir le tableau de Nicolas Poussin 1594-1665 ou écouter Ruggero Raimondi chantant le « veau d’or » de Gounod)

Devant un tel spectacle, Dieu se met en colère, rejoint également par Moïse lui-même : « Il brisa les tables de la Loi, prit le veau qu’ils [le peuple juif] avaient fait, le réduisit en poudre, répandit cette poudre à la surface de l’eau et fit boire les enfants d’Israël. » Puis, Moïse analyse : « Aaron avait laissé le peuple faire ce qu’il voulait ».

Dieu leur dit, rapporte Moïse : « ‘Que chacun de vous prenne son épée ; passez et repassez d’un bout à l’autre du camp et tuez vos frères, vos amis, vos voisins’. Les enfants de Lévi firent ce qu’ordonnait Moïse et environ trois mille hommes parmi le peuple périrent en cette journée. »

Quand Moïse n’est pas là, les Israélites dansent…

Cette parabole est avant tout une critique de l’idolâtrie. L’idolâtrie, c’est la rupture du lien direct entre Dieu et son peuple, et la création volontaire d’une interférence. Ce lien de remplacement conduit donc inexorablement au relâchement de la relation avec Dieu. Et cette interférence, ce medium, peut aller jusqu’à remplacer Dieu, et donc par là même le nier. C’est pourquoi les religions (chrétienne, judaïque ou musulmane) condamnent toujours de manière aussi véhémente les idoles de toute nature.

On peut aussi, de manière à la fois plus prosaïque et plus métaphorique, y voir la représentation d’une idole particulière, devant laquelle beaucoup « se sont inclinés et lui ont offerts des sacrifices » comme l’or ou les bijoux. En un mot, l’argent. La Bible d’ailleurs nous met d’ailleurs sur

la piste. A

la fin de l’histoire du veau d’or, quand Dieu ordonne à Moïse de se mettre en route, il lui dit de demander à son peuple de « se dépouiller de toutes leurs parures » et donc de renoncer à toutes ces vanités, qui ne font que détourner les esprits. Les réceptionnaires des « golden parachutes » ou des « super-bonus » ont-ils lu l’Exode ?

Quand la loi n’est pas là…

En un mot, le veau d’or n’est une idole qu’en l’absence de loi. Le veau d’or n’existe que parce que Moïse est parti, que les Tables de la Loi ne sont pas connues ou ont été oubliées. Bouton et ses acolytes sont un peu comme les Israélites sans Moïse. Sans règle, sans loi qui les encadre, ils se sont rués sur les veaux d’or de notre époque et ont mangé, bu et se sont divertis. Ils se sont fabriqués un nouveau dieu et en ont fait leur idole. Sans Moïse pour les guider, ils se sont perdus et ils risquent peut-être aussi de nous perdre nous-mêmes.

Qu’on ne se méprenne pas : mon point n’est pas de dire que les bonus ou les stock-options sont une aberration managériale et encore moins morale. Je n’hurle pas avec les loups. Ce sont des outils de management qui ne sont ni bons, ni mauvais en soi. Tout dépend de leurs montants (principe de décence) et de leurs critères d’attribution (principe d’équité). Avant l’histoire du veau d’or, ni Dieu ni Moïse n’ont jamais dit aux Israélites qu’il fallait renoncer à toutes les boucles d’or, à toutes les parures. Moïse ne prône pas l’ascétisme mais le respect des règles de bon sens. C’est la même chose pour les bonus et les stock-options. Le principe en soi n’est pas forcément mauvais à condition que les critères d’attribution soient clairs, mesurables, transparents. Surtout, il faut que leur attribution soit liée à la performance, et que cela ne soit pas réservé à quelques uns. Si ce n’est pas le cas, comme cela semble le cas aujourd’hui malheureusement pour certains, la foule se déchaîne, et la violence remplace le débat. Un autre mécanisme se met en place.

« La violence inassouvie cherche et finit toujours par trouver une victime de rechange A la créature qui excitait sa fureur, elle en substitue soudain une autre qui n’a aucun titre particulier à s’attirer les foudres du violent, sinon qu’elle est vulnérable et qu’elle passe à sa portée » (3)

Cela ne vous rappelle rien ?

A suivre dans notre prochain article : « Les nouveaux boucs émissaires »

Vincent Toche

Never be Lost In Management !

(1) Natixis a versé 70 millions d’euros versés sous forme de bonus à ses traders; Cheuvreux, filiale du Crédit agricole, supprime 75 emplois mais distribue 51 millions d'euros de bonus à ses top managers;

la Société Générale

a annoncé l'octroi de 320.000 stock-options à quatre de ses dirigeants avant de reculer devant les réactions de l’opinion publique ; Thierry Morin, président-directeur général partant de Valeo, quitte l'entreprise avec un "parachute doré" de 3,2 millions d'euros alors même que l'équipementier automobile est en grande difficulté.

(2) Dans la Bible, Exode, 35.1-35

(3) René Girard

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24 janvier 2009

La crise, entre cycle court et longue durée

La crise actuelle est particulièrement violente. Cette brutalité est visible, partout, dans presque toutes les entreprises, et tous les pays. Le risque, c’est de ne voir que cela. De ne s’en tenir qu’à ce qui se voit, ce qu’on ressent. Par habitude (les crises, ça va ça vient), par souci du quotidien ou de l’urgence (comment réagir à la crise ?) et par paresse intellectuelle surtout. Pour voir la crise autrement, pour voir la crise au-delà de la crise, pour « rendre visible invisible », il faut faire l’effort de se détacher de l’événement. Rien de mieux alors qu’un détour par Braudel pour repérer la longue durée dissimulée sous le cycle court des contingences.

Les 3 temps de l’histoire selon Braudel

Parmi les textes de Braudel les plus connus, figure sans nul doute la préface de la première édition d’un de ses livres-sommes: La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II (1949). On se rappelle la phrase qui ouvre ce livre (« j’ai passionnément aimé la Méditerranée ») qui introduit les 3 temps de l’histoire selon Braudel (1).

D’abord, le temps court de l’événement, celui que Braudel appelait ironiquement « l’histoire-batailles ». C’est «une histoire à oscillations brèves, rapides, nerveuses», «une agitation de surface », des «vagues que les marées soulèvent sur leur puissant mouvement», bref, le temps individuel, objet de la micro-histoire. Bref, notre histoire.

Ensuite, le temps moyen de la conjoncture, qui est «une histoire lentement rythmée». C’est l’histoire économique et sociale chère à l’Ecole des Annales.

Enfin, le temps, quasiment immobile, de la structure, de la très longue durée. Ce temps géographique (ou « géo-histoire ») est ce qui intéresse le plus Fernand Braudel car cette partie est la moins visible, et par conséquent la moins étudiée. C’est l’histoire de la Méditerranée, de son climat, de ses civilisations.

La crise, révélateur des brûlures de l’histoire

Il suffit d’écouter la radio, de lire les journaux, ou simplement de regarder autour de soi : la crise a un impact catastrophique. Mais, ne nous trompons pas. La crise financière fait bien partie du temps court de Braudel. Le découplage entre économie réelle et économie financière (la fameuse « financiarisation » de l’économie), source a priori de tous nos maux, est plutôt récent et date au maximum du début des années 90. C’est la partie visible de l’iceberg : ce qu’on voit, ce qu’on ressent, et ce qui fait mal à beaucoup d’entre nous (et je ne parle pas uniquement de ceux qui ont placé des Madoff !!). Et la crise n’est pas finie ! Les cours de bourse vont continuer à jouer aux yo-yo, les drames, les larmes vont se multiplier. Nous sommes bien dans cette histoire «à oscillations brèves,  rapides, nerveuses » dont parlait Braudel qui continuait ainsi: « ultra-sensible par définition, le moindre pas met en alerte tous les instruments de mesure de l’histoire. Mais telle quelle, c’est la plus passionnante, la plus riche en humanité, la plus dangereuse aussi ». Puis, il nous prévient, et ce message porte encore à l’aune de cette année 2009: « Méfions-nous de cette histoire brûlante encore, telle que les contemporains l’ont sentie, décrite, vécue, au rythme de leur vie, brève comme la nôtre. Elle a la dimension de leurs colères, de leurs rêves et de leurs illusions.» Braudel nous dit en quelque sorte que cette histoire, celle que nous vivons, est trompeuse, qu’elle ne nous dit pas tout, ou plutôt qu’elle a tendance à nous voiler la réalité…

La crise au-delà de la crise

Comment voir ce qui n’est pas visible ? Même Braudel s’interrogeait : « Comment ces vagues de fond soulèvent-elles l’ensemble de la vie méditerranéenne ? » Par l’histoire, par le temps long. Braudel avait un demi-millénaire de recul, mais qu’avons-nous ? 6 mois tout au plus…

Cette crise ne marque peut-être pas le début de quelque chose, mais plutôt, le début de la fin. Si cette crise est un marqueur de l’histoire, elle marque moins le début d’histoire que le début de sa révélation… Et si la crise était le signe d’un effondrement qui a déjà eu lieu ?

Je vous propose donc de jouer les historiens de la longue durée, en histoire-fiction. Dans 50 ans, 100 ans, que pourraient voir les Braudel du futur ?

Avançons quelques hypothèses.

1.      La fin du fordisme ?

La crise de l’industrie automobile est à cet égard symbolique. GM serait-il l’USINOR de ce début de siècle ? Cette fin du fordisme a sans doute déjà commencé il y a bien longtemps, au moins depuis les années 70. La crise actuelle ne serait alors que la poursuite, voire la conclusion, des événements de mai 68, qui ont autant libéré les mœurs que révélé le consumérisme triomphant. La hausse continue de la part des services dans l’économie en est un autre signe. Sans coup férir, les services (banques, assurances, santé, loisirs ou services à la personne) sont passé du tiers de l’économie à près de 80%. Derrière la fin du fordisme, se cache aussi la crise de la représentativité (les syndicats, les élections, …), l’épuisement des luttes ouvrières, le vieillissement de nos modes de production. La fin d’un certain monde, la fin d’un certain mode de vie aussi.

2.      La fin du capitalisme ?

Certains en arrivent alors à imaginer la fin du capitalisme et un nouveau mode de consommation, plus durable, plus vert, plus respectueux de l’environnement, et voient dans la chute de la consommation, non pas un problème mais, au contraire, la solution. D’autres encore parlent du « nouveau capitalisme ». Mais à regarder de près, il ressemble follement à l’autre, à quelques régulations près. Améliorer nos méthodes de régulation est nécessaire, indispensable même, mais cela ne changera pas le capitalisme, en tout cas dans ses fondements.

3.      La fin de l’Occident ?

Quand on voit l’expansion continue de la Chine, de l’Inde et de l’Asie en général depuis 20 ans, il est permis de douter de la fin du capitalisme. Existe-t-il un pays plus capitaliste que la Chine ? Il suffit de se promener dans la « vieille ville » de Shanghai, dans les foires de Canton ou dans la zone high-tech de Beijing pour en douter… Ce ne serait donc pas la fin du capitalisme mais la fin de l’occident, avec un déplacement du centre du monde de l’occident vers l’Asie. C’est l’hypothèse optimiste : un déplacement géographique du capitalisme. Les grandioses JO de Beijing tenus en 2008 ne marqueraient-ils pas, au moins symboliquement, ce renversement du monde?

Une autre vision est cependant possible : il ne s’agit plus seulement d’une translation géographique (un peu comme le concept des « villes-monde » cher à Braudel), mais de la fin d’une idée de civilisation, historiquement datée. Car l’occident chinois est surement très capitaliste, parfois même très occidental dans son mode de vie apparent, mais il est aussi très différent de « l’occident occidental », fondé sur les valeurs (pour faire simple et aller vite) des révolutions américaine et française. Pour « l’occident » à la chinoise, que deviennent les notions, a priori imbriqués et indissociables, de Lumières, de Raison, de Progrès scientifique, de Démocratie, de Contrat Social ou d’Egalité ? L’occident chinois, dominateur, risque d’être très éloigné du notre… 

Le problème aujourd’hui est donc moins la crise que la façon de la regarder. En changeant notre focale, on s’aperçoit que ce qui est difficile, c’est le manque d’idées neuves. Au XVIIIème siècle, l’occident a eu Rousseau et la théorie du Contrat Social. Au XIXème siècle, nous avons connu Marx et son Capital, Darwin et son Origine des espèces, suivi de près d’autres remises en question du sujet avec Freud ou Einstein. Aujourd’hui, on entend Alain Minc ou Jean-Marie Messier, Nicolas Sarkozy ou Martine Aubry, BHL ou Florence Foresti. Ils ne sont pas inintéressants, même parfois drôles, mais sont-ils suffisants ? Sont-ils assez novateurs, assez disruptifs ?

En 1864, après sa réélection, Abraham Lincoln a décrit dans son message au Congrès sa méthode  pour sortir les Etats-Unis de la terrible guerre de sécession : « Les dogme du passé paisible sont inadaptés au présent tempétueux... Puisque nous sommes confrontés à du neuf, nous devons penser neuf et agir neuf. » (2)

Et pourquoi pas, maintenant ?

Vincent Toche

Never be Lost In Management !

(1)    Les 3 temps correspondent aux «intrigues» des trois volumes qui composent l'ouvrage en des termes empruntés au lexique marin: La part du milieu (premier tome), Destins collectifs et mouvements d'ensemble (deuxième tome), Les événements, la politique et les hommes (dernier tome). Lire cette belle préface sur : http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/logphil/textes/textesm/braudel1.htm

(2)    The dogmas of the quiet past, are inadequate to the stormy present. The occasion is piled high with difficulty, and we must rise -- with the occasion. As our case is new, so we must think anew, and act anew. We must disenthrall ourselves, and then we shall save our country.” Lire le discours complet sur: http://showcase.netins.net/web/creative/lincoln/speeches/congress.htm. Lincoln est le modèle du nouveau président Obama…

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Ma petite entreprise

Une chanson d’Alain Bashung qui est toujours d’actualité…

http://fr.youtube.com/watch?v=jGqHgV5SOFA

Ma petite entreprise
Connaît pas la crise
Épanouie elle exhibe
Des trésors satinés
Dorés à souhait

J'ordonne une expertise
Mais la vérité m'épuise
Inlassablement se dévoile

Et mes doigts de palper
Palper là cet épiderme
Qui fait que je me dresse
Qui fait que je bosse
Le lundi
Le mardi
Le mercredi
Le jeudi
Le vendredi
De l'aube à l'aube
Une partie de
la matinée
Et les vacances
Abstinence

Ma petite entreprise
Ma locomotive
Avance au mépris des sémaphores
Me tire du néant

Qu'importe
L'amour importe
Qu'importe
L'amour s'exporte
Qu'importe
Le porte à porte
En Crimée
Au sud de
la Birmanie
Les lobbies en Libye
Au Laos
L'Asie coule à mes oreilles

Ma petite entreprise
Connaît pas

la crise
S'expose au firmament
Suggère la reprise
Embauche
Débauche
Inlassablement se dévoile

Et mes doigts de palper
Palper là cet épiderme
Qui fait que je souque
Qui fait que je toque
À chaque palier
Escalier C
Bâtiment B
À l'orée de ses lèvres

Qu'importe
L'amour importe
Qu'importe
L'amour s'exporte
Je perds le nord
Au Cap Horn
Quand je vois se poindre
Les Pyramides
Nez à nez
Mes lubies
L'Asie coule à mes oreilles

Ma petite entreprise
Connaît pas la crise
Épanouie elle exhibe
Des trésors satinés
Dorés à souhait

Le lundi
Le mardi
Le mercredi
Le jeudi
Le vendredi
De l'aube à l'aube.

Vincent Toche

Never be Lost In Management !

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28 octobre 2008

La crise, entre liberté et responsabilité

J’aime les crises. Pas pour leurs effets, souvent dévastateurs, mais pour ce qu’elles révèlent. La crise actuelle en est un archétype. Elle révèle ce qui nous était caché ou ce que nous ne voulions pas voir. Les hommes aujourd’hui sont comme de grands enfants (1), disant en cœur : « c’est pas moi, c’est lui » ou « c’est moi, mais je l’ai pas fait exprès ». Mais, derrière les subprimes, les golden parachutes, les produits dérivés de toutes sortes, il y a des hommes libres de faire des choix, moralement acceptables ou non, des responsables parfois … irresponsables. Peut-on être libre d’être irresponsable ?  

Face à la crise, être d’abord responsable

L’homme, avant même d’être un animal politique selon l’expression d’Aristote, est d’abord un être responsable. C’est même ce qui définit son humanité et son rôle, sa mission même. La Genèse est claire sur ce point : « Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder » (2). Non seulement la Bible parle déjà de développement durable (ce n’est donc pas si nouveau !), mais, plus fondamentalement, elle nous explicite la notion même de responsabilité qui définit l’homme. Etre responsable, c’est étymologiquement se porter garant de quelque chose qu’on nous a donnée à « garder », à conserver, à gérer ou à développer. Etre responsable, c’est donc promettre de « répondre » de ses actes. Il s’agit de s’engager pour les autres et devant tous les autres à rendre des comptes. Le sage de l’Ecclésiaste poursuit la même idée et conclut ses recommandations en disant : « le devoir de tout homme est de respecter Dieu en obéissant à ses ordres. En effet, Dieu demandera des comptes pour toutes nos actions, même cachées, qu’elles soient bonnes ou mauvaises » (3). Ce « rendre-compte », dans la Bible, est bien sûr devant Dieu : je rends compte de la mission que Dieu lui-même m’a confiée : « garder » le jardin d’Eden.

Mais ce concept de responsabilité peut aussi s’appliquer à tous les hommes, croyants ou non. L’homme rend compte à Dieu, comme l’ouvrier à son chef d’atelier, comme le fonctionnaire à son directeur, comme le Préfet à son ministre. Et cette responsabilité, c’est exactement l’inverse du célèbre « après moi, le déluge » ! Etre responsable, c’est être aussi responsable de ce qui peut arriver après. Après l’action, après la décision, après les choix. Etre responsable, c’est être responsable de ses actes et, notamment, des conséquences de ses choix. Ce principe de responsabilité n’est pas à confondre avec le fameux principe de précaution. Il s’agit d’assumer ses choix et les risques qui y sont associés. La responsabilité n’implique pas la passivité et l’inaction. Elle signifie juste que la décision que l’on prend est prise sous le regard des autres, de soi-même, et, pour certains, de Dieu lui-même.

La responsabilité définit la liberté de l’homme

Mais qui sont ces « autres » qui me regardent et devant lesquels je suis, ou je me sens, responsable ? Quand je suis responsable, je réponds. Mais à qui je réponds ? A quel appel dois-je répondre ? Soyons logique : si la responsabilité est une réponse, quelle est la question et, si elle existe, qui la pose ? C’est tout simplement la présence de l’autre, le regard de l’autre. La responsabilité naît dans l’instant où l’autre me regarde. Sans le regard de l’autre, ma liberté serait illimitée, et mon désir toujours sans fin. L’homme soustrait au regard de l’autre aurait un pouvoir illimité. Le regard de l’autre est le contre-pouvoir de la liberté de l’homme, de chaque homme, et de tous les hommes. Nos chers banquiers, vendant et revendant des produits dits « toxiques » (4), ont été irresponsables car ils n’ont pas été assez contrôlés, regardés, scrutés. Quand la liberté n’est pas cantonnée par une autre liberté (celle du regard de l’autre), elle devient folle.

L’homme-dieu face à ses responsabilités

Quand l’homme devient irresponsable à force de liberté sans limites, sans contre-pouvoir, l’homme devient Dieu et un Dieu qui serait à l’image de l’homme… Bref, un homme qui joue aux apprentis sorciers. Cet homme joue avec la terre (le réchauffement climatique par exemple). Il joue avec les autres (les guerres, toujours trop nombreuses). Il se met même à jouer avec lui-même. A mélanger le court terme et le long terme, le bien public et le bien privé, le bien et le mal.

Mais finalement, quoi de neuf ? C’est même l’histoire de l’homme, depuis le début, le tout début : quand, au début de la Genèse, Adam et Eve mangent le fruit interdit, le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, l’homme fait un choix clair: le choix de la liberté, du risque et de l’inconnu. Il a préféré prendre le risque de « voir les choses telles qu’elles sont »(5). Ce choix initial de la liberté, l’homme doit l’assumer. Dieu lui-même est assez direct dans son message de conclusion : « Voilà que l’homme est devenu comme un dieu, pour ce qui est de savoir ce qui est bien ou mal ». Et Dieu décide d’« renvoyer l’homme du jardin d’Eden pour qu’il aille cultiver le sol dont il a été tiré » (6). Dieu, lui-même, met l’homme devant ses responsabilités.

Du retour de la régulation au retour de la vertu

C’est donc l’homme, depuis sa rencontre avec le serpent-médiateur, qui doit seul décider « pour ce qui est de savoir ce qui bien ou mal ». Il décide donc. Et il décide parfois bien, parfois mal. Et, souvent, au-delà du bien et du mal.

 

Comme Dieu n’est pas toujours derrière nos grands enfants, il faut trouver une autre solution, surtout dans un monde de plus en plus athée. Par principe, la religion a l’hétéronomie comme principe : la loi de Dieu est extérieure à l’homme et tous les croyants s’y soumettent. L’homme moderne (7) lui se veut autonome et autarcique : c’est le principe de l’auto-législation, de l’auto-régulation. L’homme doit donc élaborer ses propres règles. Et les règles qu’il doit élaborer sont de deux sortes. D’abord, des règles pour gérer la vie entre les hommes : c’est la loi ou la fameuse économie régulée que tous les politiques et les économistes cherchent aujourd’hui. Mais cela ne suffit pas : il faut aussi une auto-règle pour gérer sa propre vie : à défaut de religion (qu’on ne suit plus, même si on y croit encore), c’est la vertu (8).

Si la crise démontre que l’homme est libre d’être irresponsable, elle prouve aussi que l’homme est rattrapé lui-même par cette liberté sans limite et sans vertu. Cette liberté n’est en effet collectivement acceptable que si elle est éthique. Le philosophe allemand Hans Jonas l’a bien compris, lui qui fait de la notion de responsabilité le fondement même de l’étique. A la manière de Kant, il redéfinit l’étique de responsabilité par la maxime suivante :

« Agis de façon que les effets de ton action

soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre,

et ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie »

Nos amis des subprimes ont-ils agi ainsi ? Pas sûr…

Pour eux, c’était : « après moi, le déluge » et non pas une marque de politesse très courante, qui traduirait à la manière de Lévinas la maxime de Hans Jonas : « après vous ! » (9)

Vincent Toche

Never be Lost In Management !

(1) Lire mon article http://lostinmanagement.canalblog.com/archives/2008/10/05/10827911.html sur l’homme qui doit sortir de sa minorité.

(2) Genèse II, 15

(3) Ecclésiaste XII, 13 (c’est nous qui soulignons) 

(4) Lire le conte « Melmoth réconcilié » de Balzac que Didier Toussaint m’a fait découvrir (lire aussi son blog : http://didiertoussaint.typepad.fr/inconscient_entreprise/ ). J’y reviendrais dans un autre article.

(5) Genèse III, 5

(6) Genèse III, 22-24

(7) Et j’imagine que bien des financiers étaient pourtant croyants…

(8) Lire mon article sur la différence entre les valeurs d’entreprise et les vertus des managers dans  http://lostinmanagement.canalblog.com/archives/ethique/index.html

(9) "Après vous : cette formule de politesse devrait être la plus belle définition de notre civilisation »(Lévinas).

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05 octobre 2008

Pour sortir de la crise, un préalable: la sortie de l’homme de sa minorité

En ce mois d’octobre 2008, la crise économique et financière est tellement profonde que certains  en viennent à remettre en cause les fondements de notre société de libre-échange. D’autres encore, et non des moindres, sont plutôt à la recherche de boucs émissaires. Bref, la recherche des causes bat son plein. Rien de plus normal. Cependant, on peut se poser la question de savoir si la cause première est moins à rechercher dans le système qu’en nous mêmes. Sortir de la crise, n’est-ce pas d’abord sortir de sa crise ? Et, pour illustrer ce paradoxe apparent, rien ne vaut un détour par ce bon vieux Kant et son célèbre « Qu’est-ce que les lumières ? ».

La sortie de l’homme de sa minorité

Rappelez-vous vos cours de philo de Terminale ! Vous avez une chance sur deux d’avoir étudié ce court article de Kant paru en décembre 1784 dans le périodique allemand Berlinische Monatsschrift. Le début du texte (1) est une citation devenue classique : « Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable ». L’homme est un animal doué de raison, nous rappelle Kant, mais souvent il ne l’utilise pas ! En effet, bien souvent, les hommes ne font pas l’effort de penser par eux-mêmes. Pire, l’homme, pourtant devenu majeur (2), préfère rester dans sa minorité. Il préfère l’autorité d’un autre à l’autorité de son propre entendement, de sa propre raison. L’homme devenu homme préfère donc souvent rester en situation d’infériorité et accepte une autorité extérieure, étrangère à lui car « il est si aisé d’être mineur ! », ajoute ironiquement Kant…

La paresse et la lâcheté

Kant poursuit son raisonnement et donne 3 exemples. Nous sommes en état de minorité intellectuelle quand « un livre me tient lieu d’entendement » (un maître à penser qui empêche de penser par exemple), quand « un directeur me tient lieu de conscience » (allusion à peine cachée à la religion), quand « un médecin décide pour moi de mon régime ». Bref, ces 3 types de tuteurs mettent l’homme sous tutelle et l’empêchent de penser par lui-même, d’utiliser sa raison. C’est là où Kant est malin. L’homme, nous dit-il, est non seulement paresseux mais aussi lâche.

Paresseux d’abord : l’homme aime qu’on décide pour lui. Il préfère renoncer à utiliser sa majorité car penser est « ennuyeux ». Prémonitoire, Kant met ces paroles dans la bouche de l’homme paresseux : « Je n’ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer ». Bref, l’homme sous-traite sa propre pensée, la délègue, et, finalement, préfère une vie matériellement réussie à une vie intellectuellement pensée.

Lâche ensuite : Kant compare l’homme à un « sot bétail » qui n’a pas la permission de sortir hors de son parc, qui « n’est pas habitué à remuer ses jambes en liberté » et qui reste « enfermé ». Il compare aussi l’homme (majeur) à l’enfant (mineur). Mais, le majeur au sens de Kant n’est pas celui qu’on croit ! L’enfant, lui, essaye de s’aventurer au dehors : même s’il pense que le danger est grand, même s’il est timide, même s’il est effrayé, même s’il a peur de tomber, et même s’il tombe, il va recommencer, et recommencer encore. Il va progressivement s’apercevoir que le danger n’est pas si grand, que la chute n’est pas si douloureuse. Si le bétail n’a pas « la permission d’oser faire le moindre pas », l’enfant lui prend ce risque. Quand l’enfant sort de son parc, il fait ce que l’homme des Lumières apprend à faire : il s’aventure, il va voir à l’extérieur, en un mot il … désobéit. Et, en faisant son premier pas, en désobéissant, il prend la route de sa majorité, il prend la route de l’homme même. Il choisit sa route, la route de l’humanité de l’homme.

Kant au secours de Wall Street ?

Pour être un homme des Lumières au sens de Kant, « il n’est rien requis d’autre que la liberté ; et à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines ». Là encore, pour être concret, Kant donne des exemples de tuteurs ou de directions étrangères qui nous maintiennent en situation de minorité intellectuelle: l’officier qui dit « ne raisonnez pas, exécutez » ; le financier qui dit : « ne raisonnez pas, payez » ou le prêtre qui dit: « ne raisonnez pas, croyez ». Bref, Kant n’est pas un adepte de la pensée unique. Si nos hommes politiques, si nos dirigeants d’entreprise, si nos économistes s’étaient décidés à « raisonner », peut-être n’en serions nous pas là. Mais ils sont un peu, voire souvent, paresseux et lâches. Nous aussi d’ailleurs. Nous avons les élites qu’on mérite et qu’on se choisit. Nous sommes les premiers à applaudir des leaders qui nous promettent la lune, des dirigeants qui nous bercent de storytelling (3). Ils aiment le faire car nous aimons qu’ils nous le fassent. Ils se posent en tuteurs car nous aimons être traités en mineurs.

Demain, les Lumières ?

Quand l’homme sortira-t-il vraiment de sa minorité ? Quand l’homme acceptera-t-il de penser, de raisonner, « sans tuteur, sans la direction d’autrui » ?  Quand il aura le courage de se servir de son entendement, quand il osera penser. D’où la devise des Lumières, selon Kant : SAPERE AUDE (4).

Sartre, qui n’est pas toujours très kantien, va dans le même sens quand il fait dire à Oreste s’adressant à la foule dans la scène finale de la pièce Les mouches: « tentez de vivre : tout est neuf ici, tout  est à commencer » (5)

Ici, aussi, en octobre 2008, à Wall  Street, au FMI ou dans les banques du CAC40, tout est à commencer.

Vincent Toche

Never be Lost In Management !

(1) Voir le texte intégral sur http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/articles.php?lng=fr&pg=270

(2) Il s’agit bien sûr d’une majorité intellectuelle, qui peut être juridique – par exemple au-delà des 18 ans – ou biologique – l’adolescent devenu adulte -) 

(3) Lire mon article sur http://lostinmanagement.canalblog.com/archives/2008/05/08/9108368.html

(4) Pour aller plus loin dans l’analyse du texte de Kant, lire l’article de Michel Foucault sur http://foucault.info/documents/whatIsEnlightenment/foucault.questcequeLesLumieres.fr.html

(5) Acte 3, scène VI. La citation intégrale est : « Mais n'ayez crainte, gens d'Argos : je ne m'assiérai pas, tout sanglant, sur le trône de ma victime : un Dieu me l'a offert et j'ai dit non. Je veux être un roi sans terre et sans sujets. Adieu, mes hommes, tentez de vivre : tout est neuf ici, tout est à commencer. Pour moi aussi la vie commence. Une étrange vie. ». Là, Oreste, qui aurait pu devenir le tuteur (au sens de Kant) des gens d’Argos, décide de partir et de les laisser libres. Oreste est un tuteur qui se libère et libère par là-même les autres.

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27 janvier 2008

SocGen : l’homme au cœur de l’entreprise ?

Le scandale de la Société Générale est énorme, « extraordinaire » selon les termes utilisés par Daniel Bouton dans sa lettre aux actionnaires. Il n’est pas utile de sur-commenter cette affaire, dont on ne connait pas tous les arcanes. En revanche, elle éclaire d’une manière originale la gestion des ressources humaines des entreprises modernes.

Faille dans les procédures ? 

Lisons Bouton dans le texte : « les quelques interstices dans nos procédures à travers desquels le fraudeur a pu se glisser ont été identifiés et comblés ». C’est l’argument classique : les procédures sont toujours imparfaites, et l’homme aussi. La nature humaine aidant, l’imperfection des unes favorise la malignité de l’autre. Cela dit, remarquons que le jeune Jérôme Kerviel, 31 ans, a réussi à repérer des « interstices » et à s’y « glisser ». Pour un collaborateur isolé, il n’est pas manchot. 

Faille du recrutement ?

Dans la presse (toujours bien informé ?), ont dit que ce trader a d’abord été recruté dans le Back Office et qu’il était très bon. Bonne maîtrise des systèmes d’information, bonne connaissance des …procédures. Bref, un bon recrutement. Un bon potentiel. A suivre, donc. Voire à promouvoir.

Faille de la mobilité interne ?

"Il a acheté quand le marché baissait et vendu quand ça montait. Tout à l'envers !", explique un opérateur au journal Le Monde. Jérôme Kerviel était un trader qui intervenait sur les marchés dérivés d’actions – options, contrats à terme – sur les indices européens, à fort effet de levier. C’est l’effet de levier, en accentuant les écarts positifs ou négatifs, qui, conjugué à la forte baisse des marchés, explique les pertes accumulées. Ainsi, des ordres passés pour un montant d’environ 48 milliards d'euros ont généré in fine, après déblocage des positions, une perte de 4,9 milliards pour la Générale. Une autre source, le quotidien Libération, nous apprend qu’il gagnait 100 000€, ce qui, pour un trader, n’est pas énorme. On peut donc légitimement se demander si Jérôme Kerviel était « the right man in the right place ». Il serait intéressant de savoir qui a demandé ce transfert, cette mobilité interne : lui ou la Société Générale ? Car les profils « Back Office » et « salles de marché » ne sont pas forcément les mêmes. Kerviel a utilisé sa maîtrise du Back Office (« des techniques extrêmement sophistiquées et variées » reconnait Bouton) pour masquer ses faiblesses en trading. Dépassé par les événements, Kerviel aurait-il finalement dépassé les bornes ?

Faille de l’«empowerment» ?

"Quelqu'un a construit une entreprise dissimulée dans notre salle de marchés, une entreprise dans l'entreprise", a déclaré M. Bouton.  L’entreprise dans l’entreprise ? Belle définition du concept d’empowerment. Terme anglais, peu traduisible en français (les mots autonomisation ou, pire, capacitation, sont insatisfaisants et …laids), l’empowerment est une notion à la mode dans le monde de l’entreprise. De manière générale, il s’agit de la prise en charge de l'individu par lui-même, que cela soit d’un point de vue économique, professionnel, familial ou social. Dans l’entreprise, l'empowerment, comme son nom l'indique, est le processus d'acquisition d'un «pouvoir» (power), d’une autonomie, qui n’existe pas à l’origine, qui n’est en tous cas ni donnée, ni octroyée. L’Empowerment c’est, en paraphrasant Bouton, le pouvoir dans le pouvoir. La personne autonome, « empowered », est une force pour l’entreprise. L’individu n’a plus besoin qu’une quelconque autorité lui dise ce qu’il doit faire. Il le sait. Il sait prendre une décision, seul. Il sait accéder à l’information utile, seul. Il sait faire les bons choix, seul. Il sait influencer ou convaincre ses autres collègues, seul. Il sait évoluer dans des environnements complexes, seul. Il sait prendre des initiatives, seul. Jérôme Kerviel est cet individu. Empowered, il sait. Il sait bien faire. Il sait mal faire. Il sait faire comme il sait défaire. En un mot, il a le pouvoir.

Que conclure ?

Il faut responsabiliser les employés, nous dit la gestion moderne des Ressources Humaines. C’est ce que signifie l’ambition de l’empowerment, qui permet à l’individu d’être plus responsable, plus responsabilisé, plus motivé. Et qui permet à l’entreprise, en retour, d’être globalement plus performante.

Mauvaise nouvelle : l’homme est au cœur de l’entreprise. Il peut faire perdre 5 milliards d’euros. Bonne nouvelle : l’homme est au cœur de l’entreprise. Il peut faire gagner à l’entreprise 5 milliards d’euros. C’est pourquoi il est difficile de croire Christian Noyer quand il dit que "cette affaire est réglée". Daniel Bouton est aussi peut crédible quand il déclare que les interstices dans les procédures ont été « comblés ». Les procédures pourront toujours être renforcées (et dans le cas de la Société Générale, elles doivent l’être !), il existera toujours des Jérôme Kerviel pour les contourner. Et pour nous rappeler que l’homme est au cœur de l’entreprise. Pour le bien de l’entreprise. Pour le bien de l’homme. Pour le bien et … son contraire.

Vincent Toche

Never be Lost In Management !

Posté par Lostinmanagement à 16:31 - RH et Management - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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