Lost in Management

Mieux comprendre le management et l'entreprise grâce à la littérature et à la philosophie: décoder le langage de l'entreprise, décortiquer les techniques de management, décrypter le jargon des managers, bref se repérer dans les arcanes de l'entreprise.

19 septembre 2009

Le travail, entre servitude et libération

Patrons séquestrés, occupation d’usine, suicide de salariés : notre relation au travail se déglingue. Si le travail est un moyen de gagner sa vie, mal ou bien, il aboutit parfois à des extrémités, violentes et même fatales. Le travail est donc bien plus qu’un simple contrat de travail, il touche à l’intime, à l’humanité même de l’homme. Hegel l’a bien vu dans sa fameuse dialectique du maître et de l’esclave, qui est aussi la dialectique du manageur et du managé : si le travail libère, cette liberté ainsi gagnée n’est pas anodine.

Sous les pavés marxistes, la plage hégélienne…
Notre conception de travail est encore très attachée à l’approche marxiste. Selon Marx, le travail est aliénant : il ne libère pas, il oppresse. En travaillant pour un autre, l'ouvrier ou l’employé est privé en grande partie du bénéfice de son activité. Le travail n’aide pas à vivre mais à survivre. Pour Marx, "le travail est une marchandise que son possesseur, le salarié, vend au capital. Pourquoi le vend-il? Pour vivre.". Sarkozy en déclarant qu’il faut « travailler plus pour gagner plus », ne fait que reprendre cette conception marxiste du travail, qui est encore très prégnante à droite comme à gauche, parfois de manière tout à fait involontaire !

Mais si Marx s'attache à décrire les conditions économiques et sociales dans lesquelles le travail salarié est exercée, il ne fait que s’opposer à Hegel qui cherche à déceler la signification anthropologique du travail. Ces deux  grandes oppositions sont aussi deux points de vue incontournables sur le travail : le travail comme aliénation (Marx) ou le travail comme libération (Hegel).

Retrouver le sens du travail chez Hegel, c’est relire pas à pas le célèbre passage du chapitre 4 de La phénoménologie de l’esprit, mieux connu sous le terme de « dialectique du maître et de l’esclave » (1).

1. Le duel à mort
La dialectique du maître et de l’esclave commence d’abord par la rencontre de deux consciences, par un face à face entre ces deux consciences : un duel à la Sergio Leone (2), en quelque sorte. La rencontre de ces consciences, nous dit Hegel, ne commence jamais par l’amour ou la tendresse, parce que l’affirmation de l’un tend à la négation de l’autre. Ce qui est en cause : la reconnaissance de soi par l’autre. « Un individu surgit face à face avec un autre individu. Surgissant ainsi immédiatement, ils sont l'un pour l'autre à la manière des objets quelconques ». (3)

Les deux consciences ne sont pas faites pour s’entendre, elles ne pensent qu’à elles, et surtout à vivre. Les deux individus « sont des figures indépendantes et parce que l'objet étant s'est ici déterminé comme vie, ils sont des consciences enfoncées dans l'être de la vie ». C’est l’inévitable conflit : les consciences ne peuvent se poser qu’en s’opposant ! « Chacun tend donc à la mort de l’autre ».

La mort (et, oui, c’est un vrai duel !) est l’épreuve de force de la vie : « c’est seulement par le risque de sa vie qu’on conserve sa liberté, qu’on prouve que l’essence de la conscience de soi n’est pas l’être, (…) n’est pas son enfoncement dans l’expansion de la vie ». C’est ce que seul l’un des deux individus va réussir.

2. Le maître gagne
Au départ, une des deux consciences triomphe, car elle a osé davantage que l’autre. Elle a risqué sa vie. Elle est allée jusqu’à mettre sa vie en jeu pour gagner. Au risque de sa propre vie, elle a gagné la liberté. Elle n’a pas eu peur de mourir. Cette conscience qui sort vainqueur du duel à mort est la conscience du maître. Elle a préféré la mort à la servitude, et a gagné.

A l’inverse, l’autre conscience n’a pas voulu risquer sa vie. Elle a eu peur de mourir et s’est soumise au maître qui l’a conservée en vie. Elle s’est donc inclinée devant le maître : elle a préféré la servitude à la mort. Pour cette « conscience servile », regarder le maître, devenu son maître, c’est regarder l’éventualité de sa propre mort. L’esclave n’est, pour lui-même, qu’un mort en sursis : « la conscience de l’esclave a éprouvé la crainte de la mort, du maître absolu ». Le maître est en effet pour Hegel toujours un maître relatif, le « maître absolu », c’est la mort, devant qui l’esclave, terrorisé, se soumet et renonce à sa liberté.

Le maître, explique Hegel, a une double relation avec l’esclave et, ce qu’il appelle « la chose », c’est-à-dire ce sur quoi travaille l’esclave ou ce qu’il produit.
(i) La relation avec l’esclave: assuré de l’obéissance de l’esclave, le monde est pour le maître sans résistance. Il est comme le lieu d’une jouissance permanente. Bref, c’est le monde comme simple caprice.
(ii) La relation avec la chose : le maître n’est pas en relation direct avec « la chose » car c’est l’esclave qui travaille la chose dont le maître va jouir. La relation à la chose, au monde, au monde des choses est donc toujours médiatisée par l’esclave. Sa vie est jouissance immédiate.

Cela ne vous rappelle rien ? Hegel semble ici décrire les grands de ce monde, souvent présentés par les médias comme déconnectés de la réalité qui vivent le « monde comme caprice »… Ils ne fabriquent pas la chose, ils vivent le monde comme une chose, leur chose.

A l’inverse, l’esclave, mu par la peur de la mort, obéit au maître, sans sourciller. De plus, il a une relation directe avec la chose : il la transforme par son travail, il élabore le produit exigé par le désir du maître. Le monde est pour lui, dur, matériel, résistant à la volonté. Il doit souffrir pour fabriquer la chose. Sa vie est souffrance car le travail est souffrance (4). « Le travail est désir réfréné, disparition retardée : le travail forme ». Plus le maître jouit (« désir »), plus le maître consomme (« disparition »), plus l’esclave travaille et souffre. Mais plus l’esclave travaille, plus il se voit contraint (car « réfréné ») de devenir intelligent, inventif, patient, ingénieux, dur à la peine (5)

Ce que nous allons voir, dans la phase 3, c’est qu’il ne suffit pas, pour le maître, de prendre le pouvoir, il faut savoir le conserver !

3. A qui perd gagne !
A priori, l’humanité est tout entière du côté du maître. En opposant le maître à l’esclave, Hegel oppose aussi l’humanité à l’animalité. Le maître signifie que l’humanité se sépare de l’animalité : plutôt la mort que la servilité. L’esclave signifie a contrario l’attachement à la vie immédiate, l’angoisse de la mort et l’irréductible animalité de l’humanité : plutôt la servilité que la mort ! Mais l’avantage que le maître a sur l’esclave n’est qu’apparent. Le texte de Hegel montre que l’humanité est du côté de l’esclave, simplement parce qu’il travaille. C’est le travail qui élève l’homme à l’humanité. Hegel est l’un des premiers philosophes à donner un tel rôle, un tel statut positif au travail. C’est une vraie révolution.

La crainte du maître, c’est, comme on l’a vu, la peur de la mort, mais c’est aussi le début de la sagesse ! En effet, le maître, après la lutte à mort et la domination sur l’esclave, se contente de jouir passivement des choses, d’user des fruits du travail de celui-ci. Ainsi s’enfonce-t-il dans une jouissance passive, alors que l’esclave extériorise sa conscience et ses projets dans le monde. L’esclave acquiert progressivement son autonomie, le travail libérant peu à peu l’esclave de l’angoisse de la mort. Le serviteur a en effet tremblé au plus profond de son être lorsqu’il a commencé à affronter le maître. Il a ressenti la peur de la mort et s’est finalement incliné. Or, par le travail, l’esclave se libère de l’angoisse qu’inspire l’idée de la finitude: « C’est en servant un autre, c’est en s’extériorisant, c’est en se solidarisant avec les autres qu’on s’affranchit de la terreur asservissante qu’inspire l’idée de la mort ». C’est donc par la servilité même que la servilité peut s’estomper. Renversement très hégélien : c’est en servant un maître qu’on se libère du maître. C’est le service même qui finit par tuer la servilité. Pour Hegel, service n’est pas servilité. (6)

La pensée de Hegel est profonde : grâce au travail, l’homme édifie sa liberté, construit le monde historique et s’affranchit de l’idée de la mort. Tel est pris qui croyait prendre.
A. Kojève résume bien ce renversement en écrivant : « Le Maître force l'Esclave à travailler. Et en travaillant, l'Esclave devient maître de la Nature (…) En devenant par le travail maître de la Nature, l'Esclave se libère donc de sa propre nature, de son propre instinct qui le liait à la Nature et qui faisait de lui l'Esclave du Maître. En libérant l'Esclave de la Nature, le travail le libère donc aussi de lui-même, de sa nature d'Esclave: il le libère du Maître. » (7)

La notion de travail chez Hegel suit donc les 3 phases de la dialectique du maître et de l’esclave. Le travail y représente :
(a) d’abord la crainte essentielle du maître : le travail comme peur ;
(b) puis le service du maître : le travail comme souffrance ;
(c) enfin ce par quoi l’esclave maitrise le monde : le travail comme savoir-faire.

La liberté de l’esclave est due à son « entêtement », à bien travailler. L’esclave qui se libère est un obstiné, un amoureux du travail bien fait. Il n’arrête pas d’améliorer son travail, comme l’homme des cavernes polissait ses silex.

Mais quel rapport, me direz-vous, avec les grévistes ou les occupations d’usines ? On y arrive, patience !

La morale de cette histoire de duel
A la différence de Sergio Leone, Hegel peut voir le Bon, la Brute et le Truand dans le même personnage, qui évolue et se transforme en se formant. Pour Hegel, il est clair que "le travail est la seule façon pour l'homme de réaliser son essence, c’est-à-dire d'accéder à la plus haute liberté." Travailler, pour le serviteur, c'est - tout en étant dépendant, soumis aux ordres d'un autre - transformer la nature et, ainsi, y laisser son empreinte, s'y reconnaître et, finalement, de la sorte, accéder (sans l'avoir voulu) à la conscience de soi, et à la liberté. Ainsi s'opère un renversement dialectique, de relation entre celui qui travaille et celui pour qui on travaille. L'expression « dialectique du maître et de l'esclave » sert à désigner ce renversement tel que Hegel le décrit.

On peut en tirer trois premières conclusions :

1/ La vérité de l’homme n’est pas dans la lutte, ni dans le pouvoir : le maître ne règne que symboliquement. Il ordonne, l’esclave obéit. Mais, le maître ignore ce qu’il faut d’ingéniosités pour réaliser une œuvre ou un travail. Le travail est le révélateur de ce que l’homme peut  faire et le miroir de ce qu’il sait faire. En clair, les maîtres passent, les œuvres (des esclaves) restent.

2/ L’esprit n’accède à la connaissance de lui-même que s’il s’extériorise. Pour se connaitre, il faut se produire à l’extérieur de soi (8). Et, pour ce faire, et aussi pour se faire, il faut accepter un autre duel : celui avec la chose. Il faut affronter la dure réalité des choses, en les façonnant, en les travaillant. Et en les façonnant, ou en les travaillant, on se façonne soi-même. En clair, le travail des esclaves les forme et les fait évoluer. Nos maîtres modernes ne s’en aperçoivent que trop rarement, ce qui explique en partie le retard criant en matière de formation sur le lieu de travail ou le manque de reconnaissance de l’apprentissage, et des acquis de l’expérience. 

3/ Le plaisir immédiat est trompeur. L’esclave n’est pas dans l’immédiateté comme le maître. Il prend son temps, alors que le maître est dans le désir immédiat qu’il faut satisfaire immédiatement. Le maître veut tout et tout de suite. Il est impatient. Il désire tout, y compris son désir. Et ce désir est destructeur : le désir immédiat du maître désire détruire l’objet pour l’assimiler, non le conserver dans son objectivité, dirait Hegel. Il n’est pas forcé (« contraint », préfère Hegel), comme l’esclave, de la pensée des moyens, du comment faire. Le maître est dans l’agir immédiat, la consommation pour la consommation. Le maître se jette sur les objets (ou les sujets !) comme la bête vorace se jette sur ses proies : c’est violent, brutal et immédiat (9). La crise financière, avec ses traders sans limite, ses subprimes sans règle et le « court-termisme » érigé en principe de management en donne quelques belles illustrations, à la limite de la caricature.

La dialectique du manageur et du managé
1/ Marx a raison de dire que le travail se vend et qu’il est une « marchandise ». Mais le travail n’est pas que cela : il ne se résume pas à un gagne pain.

2/ Ce que Hegel montre dans la dialectique du maitre et de l’esclave est que le travail est plus qu’un gagne pain : il est un « gagne vie ». L’esclave a préféré une vie servile à la mort, mais avec le travail, il se libère et littéralement refait sa vie. Le travail lui rend progressivement une vie qui appartenait de fait à un autre.

3/ Il est donc plus facile de comprendre pourquoi la perte du travail lui enleve une partie de sa vie. La perte d’un travail peut fragiliser l’homme au delà de la perte du gagne pain ; l’éventuelle perte de sens dans le travail peut rendre la vie même in-sensée ; la fermeture brutale d’une usine dans laquelle on a travaillé une grand partie de sa vie peut  dégénérer en une occupation destructrice, la destruction de l’outil de travail devenant la métaphore de sa propre destruction.

Malgré tout, la valeur ‘travail’ n’est pas prête de disparaître si on en croit le résultat de la quatrième enquête sur les valeurs, réalisée en 2008 (10) : le travail (94%) est la deuxième valeur la plus importante pour les français, juste après la famille, devant les amis et les relations (90%) et … les loisirs 84%).

Messieurs les directeurs des Ressources Humaines, ne soyez pas seulement marxistes. Soyez aussi hégéliens. Le travailleur-esclave n’est pas qu’une ressource qui servirait le maître (11). Il est aussi une source, souvent insoupçonnée, de libération des énergies.

Relisons donc la dialectique du maître et de l’esclave, qui est aussi la dialectique du manageur et du managé.

Et gardons en mémoire la phrase de Lénine, expert ès agit-prop « Pour faire une révolution, il n’est pas besoin de révolutionnaires ; il suffit de laisser agir les dirigeants ».

Vincent Toche
Never be Lost In Management !

Notes :
(1) G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l'esprit, (1807), tome 1, chapitre 4, Aubier. Tous les extraits qui suivent sont tirés du chapitre IV La vérité de la certitude de soi-même – A. maîtrise et servitude

(2) Voir le duel entre Charles Bronson et Henri Fonda dans Il était une fois dans l’ouest (1968) de Sergio Leone.

(3) Le texte intégral est le suivant : " D'abord la conscience de soi est être-pour-soi simple égal à soi-même excluant de soi tout ce qui est autre (...) Mais l'autre est aussi une conscience de soi. Un individu surgit face à face avec un autre individu. Surgissant ainsi immédiatement, ils sont l'un pour l'autre à la manière des objets quelconques ; ils sont des figures indépendantes et parce que l'objet étant s'est ici déterminé comme vie, ils sont des consciences enfoncées dans l'être de la vie, des consciences qui n'ont pas encore accompli l'une pour l'autre le mouvement de l'abstraction absolue, mouvement qui consiste à extirper hors de soi tout être immédiat, et à être seulement le pur être négatif de la conscience égale-à-soi-même. En d'autres termes ces consciences ne se sont pas encore présentées réciproquement chacune comme pur être-pour-soi, c'est-à-dire comme conscience de soi. Chacune est bien certaine de soi-même, mais non de l'autre ; et ainsi sa propre certitude de soi n'a encore aucune vérité ; car sa vérité consisterait seulement en ce que son propre être-pour-soi se serait présenté à elle comme objet indépendant, ou ce qui est la même chose, en ce que l'objet se serait présenté comme cette pure certitude de soi-même. Mais selon le concept de la reconnaissance, cela n'est possible que si l'autre objet accomplit en soi-même pour le premier, comme le premier pour l'autre, cette pure abstraction de l'être-pour-soi, chacun l'accomplissant par sa propre opération et à nouveau par l'opération de l'autre.
     Se présenter soi-même comme pure abstraction de la conscience de soi consiste à se montrer comme pure négation de sa manière d'être objective, ou consiste à montrer qu'on n'est attaché à aucun être- là déterminé, pas plus qu'à la singularité universelle de l'être-là en général, à montrer qu'on n'est pas attaché à la vie. Cette présentation est la double opération : opération de l'autre et opération par soi-même. En tant qu'elle est opération de l'autre, chacun tend à la mort de l'autre. Mais en cela est aussi présente la seconde opération, l'opération sur soi et par soi ; car la première opération implique le risque de sa propre vie. Le comportement des deux consciences de soi est donc déterminé de telle sorte qu'elles se prouvent elles-mêmes et l'une à l'autre au moyen de la lutte pour la vie et la mort".
     G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l'esprit, (1807), tome 1, p. 158-159, Aubier

(4) Rappelons nous que travail vient du latin « tripalium », instrument de torture…

(5) Le texte intégral est le suivant : « C'est par la médiation du travail que la conscience vient à soi-même. Dans le moment qui correspond au désir dans la conscience du maître, ce qui parait échoir à la conscience servante, c'est le côté du rapport inessentiel à la chose, puisque la chose dans ce rapport maintient son indépendance. Le désir s'est réservé à lui-même la pure négation de l'objet, et ainsi le sentiment, sans mélange de soi-même. Mais c'est justement pourquoi cette satisfaction est elle-même uniquement un état disparaissant, car il lui manque le côté objectif ou la subsistance. Le travail, au contraire, est désir réfréné, disparition retardée : le travail forme. Le rapport négatif à l'objet devient forme de cet objet même, il devient quelque chose de permanent, puisque justement, à l'égard du travailleur, l'objet a une indépendance. Ce moyen négatif, où l'opération formatrice, est en même temps la singularité ou le pur être-pour-soi de la conscience. Cet être-pour-soi, dans le travail, s'extériorise lui-même et passe dans l'élément de la permanence la conscience travaillante en vient ainsi à l'intuition de l'être indépendant, comme intuition de soi-même. »
G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l'Esprit, (1807) tome 1, p. 165, Aubier

(6) C’est à méditer dans un pays comme la France qui tend à dévaloriser le service en général, et les services aux personnes (le « care ») ou aux consommateurs (restauration, hôtellerie,…) en les assimilant bêtement à la servilité !

(7) Le texte intégral est le suivant : « Le Maître force l'Esclave à travailler. Et en travaillant, l'Esclave devient maître de la Nature. Or; il n'est devenu l'Esclave du Maître que parce que - au prime abord - il était esclave de la Nature, en se solidarisant avec elle et en se subordonnant à ses lois par l'acceptation de l'instinct de conservation. En devenant par le travail maître de la Nature, l'Esclave se libère donc de sa propre nature, de son propre instinct qui le liait à la Nature et qui faisait de lui l'Esclave du Maître. En libérant l'Esclave de la Nature, le travail le libère donc aussi de lui- même, de sa nature d'Esclave: il le libère du Maître. Dans le Monde naturel, donné, brut, l'Esclave est esclave du Maître. Dans le Monde technique, transformé par son travail, il règne ou, du moins, régnera un jour en Maître absolu. Et cette Maîtrise qui naît du travail, de la transformation progressive du Monde donné et de l'homme donné dans ce Monde, sera tout autre chose que la Maîtrise "immédiate" du Maître. L'avenir et l'Histoire appartiennent donc non pas au Maître guerrier, qui ou bien meurt ou bien se maintient indéfiniment dans l'identité avec soi-même, mais à l'Esclave travailleur. Celui-ci, en transformant le Monde donné par son travail, transcende le donné et ce qui est déterminé en lui-même par ce donné; il se dépasse donc, en dépassant aussi le Maître qui est lié au donné qu'il laisse - ne travaillant pas - intact. Si l'angoisse de la mort incarnée pour l'Esclave dans la personne du Maître guerrier est la condition sine qua non du progrès historique, c'est uniquement le travail de l'Esclave qui le réalise et le parfait. »
A. Kojève, Introduction à la lecture de Hegel, Éd. Gallimard, 1947, p. 29

(8) Hegel dit aussi que le travail, c’est « s’extérioriser soi même et passer dans l’élément de la permanence »

(9) Rappelons que consommer a un double sens : « s’accomplir » et « s’abolir ». On n’est pas loin des réflexions de Baudrillard, sur la consommation, le système des objets ou même de l’obscénité. On y reviendra dans un prochain article.

(10) Enquête réalisée par l’Association pour la recherche sur les systèmes de valeurs. Plus d’informations sur : http://valeurs-france.fr

(11) Cf. Chaplin, Les temps modernes : critique d’une société entièrement mécanisée et complètement déshumanisée.

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28 octobre 2008

La crise, entre liberté et responsabilité

J’aime les crises. Pas pour leurs effets, souvent dévastateurs, mais pour ce qu’elles révèlent. La crise actuelle en est un archétype. Elle révèle ce qui nous était caché ou ce que nous ne voulions pas voir. Les hommes aujourd’hui sont comme de grands enfants (1), disant en cœur : « c’est pas moi, c’est lui » ou « c’est moi, mais je l’ai pas fait exprès ». Mais, derrière les subprimes, les golden parachutes, les produits dérivés de toutes sortes, il y a des hommes libres de faire des choix, moralement acceptables ou non, des responsables parfois … irresponsables. Peut-on être libre d’être irresponsable ?  

Face à la crise, être d’abord responsable

L’homme, avant même d’être un animal politique selon l’expression d’Aristote, est d’abord un être responsable. C’est même ce qui définit son humanité et son rôle, sa mission même. La Genèse est claire sur ce point : « Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder » (2). Non seulement la Bible parle déjà de développement durable (ce n’est donc pas si nouveau !), mais, plus fondamentalement, elle nous explicite la notion même de responsabilité qui définit l’homme. Etre responsable, c’est étymologiquement se porter garant de quelque chose qu’on nous a donnée à « garder », à conserver, à gérer ou à développer. Etre responsable, c’est donc promettre de « répondre » de ses actes. Il s’agit de s’engager pour les autres et devant tous les autres à rendre des comptes. Le sage de l’Ecclésiaste poursuit la même idée et conclut ses recommandations en disant : « le devoir de tout homme est de respecter Dieu en obéissant à ses ordres. En effet, Dieu demandera des comptes pour toutes nos actions, même cachées, qu’elles soient bonnes ou mauvaises » (3). Ce « rendre-compte », dans la Bible, est bien sûr devant Dieu : je rends compte de la mission que Dieu lui-même m’a confiée : « garder » le jardin d’Eden.

Mais ce concept de responsabilité peut aussi s’appliquer à tous les hommes, croyants ou non. L’homme rend compte à Dieu, comme l’ouvrier à son chef d’atelier, comme le fonctionnaire à son directeur, comme le Préfet à son ministre. Et cette responsabilité, c’est exactement l’inverse du célèbre « après moi, le déluge » ! Etre responsable, c’est être aussi responsable de ce qui peut arriver après. Après l’action, après la décision, après les choix. Etre responsable, c’est être responsable de ses actes et, notamment, des conséquences de ses choix. Ce principe de responsabilité n’est pas à confondre avec le fameux principe de précaution. Il s’agit d’assumer ses choix et les risques qui y sont associés. La responsabilité n’implique pas la passivité et l’inaction. Elle signifie juste que la décision que l’on prend est prise sous le regard des autres, de soi-même, et, pour certains, de Dieu lui-même.

La responsabilité définit la liberté de l’homme

Mais qui sont ces « autres » qui me regardent et devant lesquels je suis, ou je me sens, responsable ? Quand je suis responsable, je réponds. Mais à qui je réponds ? A quel appel dois-je répondre ? Soyons logique : si la responsabilité est une réponse, quelle est la question et, si elle existe, qui la pose ? C’est tout simplement la présence de l’autre, le regard de l’autre. La responsabilité naît dans l’instant où l’autre me regarde. Sans le regard de l’autre, ma liberté serait illimitée, et mon désir toujours sans fin. L’homme soustrait au regard de l’autre aurait un pouvoir illimité. Le regard de l’autre est le contre-pouvoir de la liberté de l’homme, de chaque homme, et de tous les hommes. Nos chers banquiers, vendant et revendant des produits dits « toxiques » (4), ont été irresponsables car ils n’ont pas été assez contrôlés, regardés, scrutés. Quand la liberté n’est pas cantonnée par une autre liberté (celle du regard de l’autre), elle devient folle.

L’homme-dieu face à ses responsabilités

Quand l’homme devient irresponsable à force de liberté sans limites, sans contre-pouvoir, l’homme devient Dieu et un Dieu qui serait à l’image de l’homme… Bref, un homme qui joue aux apprentis sorciers. Cet homme joue avec la terre (le réchauffement climatique par exemple). Il joue avec les autres (les guerres, toujours trop nombreuses). Il se met même à jouer avec lui-même. A mélanger le court terme et le long terme, le bien public et le bien privé, le bien et le mal.

Mais finalement, quoi de neuf ? C’est même l’histoire de l’homme, depuis le début, le tout début : quand, au début de la Genèse, Adam et Eve mangent le fruit interdit, le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, l’homme fait un choix clair: le choix de la liberté, du risque et de l’inconnu. Il a préféré prendre le risque de « voir les choses telles qu’elles sont »(5). Ce choix initial de la liberté, l’homme doit l’assumer. Dieu lui-même est assez direct dans son message de conclusion : « Voilà que l’homme est devenu comme un dieu, pour ce qui est de savoir ce qui est bien ou mal ». Et Dieu décide d’« renvoyer l’homme du jardin d’Eden pour qu’il aille cultiver le sol dont il a été tiré » (6). Dieu, lui-même, met l’homme devant ses responsabilités.

Du retour de la régulation au retour de la vertu

C’est donc l’homme, depuis sa rencontre avec le serpent-médiateur, qui doit seul décider « pour ce qui est de savoir ce qui bien ou mal ». Il décide donc. Et il décide parfois bien, parfois mal. Et, souvent, au-delà du bien et du mal.

 

Comme Dieu n’est pas toujours derrière nos grands enfants, il faut trouver une autre solution, surtout dans un monde de plus en plus athée. Par principe, la religion a l’hétéronomie comme principe : la loi de Dieu est extérieure à l’homme et tous les croyants s’y soumettent. L’homme moderne (7) lui se veut autonome et autarcique : c’est le principe de l’auto-législation, de l’auto-régulation. L’homme doit donc élaborer ses propres règles. Et les règles qu’il doit élaborer sont de deux sortes. D’abord, des règles pour gérer la vie entre les hommes : c’est la loi ou la fameuse économie régulée que tous les politiques et les économistes cherchent aujourd’hui. Mais cela ne suffit pas : il faut aussi une auto-règle pour gérer sa propre vie : à défaut de religion (qu’on ne suit plus, même si on y croit encore), c’est la vertu (8).

Si la crise démontre que l’homme est libre d’être irresponsable, elle prouve aussi que l’homme est rattrapé lui-même par cette liberté sans limite et sans vertu. Cette liberté n’est en effet collectivement acceptable que si elle est éthique. Le philosophe allemand Hans Jonas l’a bien compris, lui qui fait de la notion de responsabilité le fondement même de l’étique. A la manière de Kant, il redéfinit l’étique de responsabilité par la maxime suivante :

« Agis de façon que les effets de ton action

soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre,

et ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie »

Nos amis des subprimes ont-ils agi ainsi ? Pas sûr…

Pour eux, c’était : « après moi, le déluge » et non pas une marque de politesse très courante, qui traduirait à la manière de Lévinas la maxime de Hans Jonas : « après vous ! » (9)

Vincent Toche

Never be Lost In Management !

(1) Lire mon article http://lostinmanagement.canalblog.com/archives/2008/10/05/10827911.html sur l’homme qui doit sortir de sa minorité.

(2) Genèse II, 15

(3) Ecclésiaste XII, 13 (c’est nous qui soulignons) 

(4) Lire le conte « Melmoth réconcilié » de Balzac que Didier Toussaint m’a fait découvrir (lire aussi son blog : http://didiertoussaint.typepad.fr/inconscient_entreprise/ ). J’y reviendrais dans un autre article.

(5) Genèse III, 5

(6) Genèse III, 22-24

(7) Et j’imagine que bien des financiers étaient pourtant croyants…

(8) Lire mon article sur la différence entre les valeurs d’entreprise et les vertus des managers dans  http://lostinmanagement.canalblog.com/archives/ethique/index.html

(9) "Après vous : cette formule de politesse devrait être la plus belle définition de notre civilisation »(Lévinas).

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