Lost in Management

Mieux comprendre le management et l'entreprise grâce à la littérature et à la philosophie: décoder le langage de l'entreprise, décortiquer les techniques de management, décrypter le jargon des managers, bref se repérer dans les arcanes de l'entreprise.

03 janvier 2008

Grèves : négociation entre égaux ou bataille d’égos ?

Le mot français « grève » a une drôle d’origine. Historiquement, la place de Grève est une place de Paris située en bord de Seine devant l'hôtel de ville. Bordée d'une plage de sable, elle était utilisée pour le chargement et le déchargement des bateaux, et les hommes sans emploi s’y rassemblaient dans l’espoir d’être embauchés. Bref, le point de rencontre entre l’offre et la demande de travail. Une ANPE en quelque sorte ! Historiquement donc, être sur la grève, c’est rechercher un emploi !

Puis, comme souvent, le mot a évolué. Le gréviste est devenu celui qui s’oppose aux patrons. Là aussi, l’époque est datée : la révolution industrielle, le monde ouvrier, les grandes avancées sociales. La grève est clairement liée à l’industrie, naissante au XIXème siècle et dominante jusqu’à la seconde moitié du XXème siècle. La loi en France autorisant et encadrant le droit de grève date de 1864. Les expressions comme « grève tournante », « grève sauvage », « piquet de grève » gardent cette connotation industrielle. Ces types de grèves sont nés avec le monde industriel, structuré en usines, en unités de production et en ateliers interconnectés entre eux. Dans ce système, toute discontinuité dans la chaine de production peut avoir des conséquences catastrophiques et la grève devient donc un moyen de pression efficace à une époque où le dialogue social est, au mieux, balbutiant. C’est par la force que les ouvriers obtiennent la journée de 8 heures grâce à la première grève nationale de revendication en 1906.

La grève, à cette époque pas si lointaine, est un moyen de rééquilibrer le rapport de force entre « patrons » et « ouvriers ». Et il n’est pas faux de dire que de nombreuses avancées dites « sociales » n’auraient pas été obtenus sans ce moyen (cf. les grandes grèves de 1936). La grève est donc l’arme de dissuasion du pauvre, ou du faible, ce qui, dans le monde capitaliste d’hier et d’avant-hier, est un peu la même chose. La grève est donc avant tout une épreuve de force, qui permet de rééquilibrer les rapports entre « patrons » et « ouvriers ».

Qu’en est-il aujourd’hui dans un pays comme la France, dans une économie où l’industrie ne représente plus que 20%[1] du PIB ? Que sont devenues les grèves ? Jouent-elles le même rôle ? Les grèves récentes dans les transports et la fonction publique permettent d’y voir plus clair.

Les grèves de novembre 2007 ont des caractéristiques que les commentateurs ont largement rappelées et sur lesquels il n’est pas nécessaire de s’étendre :

Ø       Les salariés en grève appartiennent très majoritairement à la fonction publique ;

Ø       Les revendications ne portent pas sur les « classiques » conditions de travail mais sur des thèmes plus larges comme le pouvoir d’achat ou les retraites ;

Ø       Le fait déclencheur est inhabituel (pour une grève au sens traditionnel et « industrialiste » du terme) : la grève ne vient sanctionner ni l’échec de la négociation (la rupture du dialogue social) ni le refus de négocier (l’absence du dialogue social).

Cette grève est symptomatique de l’évolution (voire de la dénaturation) de ce fait social en France. La grève n’est plus le moyen ultime de la négociation, la volonté ultime de rééquilibrer, le temps de la négociation, le rapport de force entre patrons et salariés. La grève de novembre n’a pas réellement fait avancer la négociation. Elle n’a pas rendu les conditions de la négociation plus faciles. Elle n’a pas permis d’exposer les revendications des parties. L’objectif de cette grève était tout autre.

La grève n’est donc plus ce moyen, un peu artificiel et temporairement limité mais parfois indispensable et efficace, de discuter en égaux. Patrons contre salariés. Salariés contre patrons. Cette discussion entre égaux, cette négociation bilatérale n’est apparemment plus l’objectif. La grève vise maintenant à montrer sa force, alors qu’on n’en a pas, a dire qu’on a des idées, alors qu’on n’en a pas, a prouver sa représentativité alors qu’elle est très limitée. Bref, la grève n’est plus ce qu’elle était : la bataille entre égaux est devenue une bataille d’egos. Montrer des biceps semble plus important que présenter des arguments. Ce sont des grèves de posture, de positionnement, loin du dialogue social et des réalités. En d’autres termes, on ne traite pas des faits, on les fuit. On ne cherche pas à changer le monde, on l’évite afin qu’il ne change pas. C’est l’inverse de Mai 68 : soyez irréaliste, ne demandez pas le possible !

Etrangement, cela me rappelle un sujet de Bac Philo : « vaut-il mieux changer nos désirs que l’ordre du monde ?». Le texte original, tiré de la troisième morale provisoire de Descartes, est un peu différent et plus subtil, et mérite comme souvent d’être cité intégralement, ce qui permet, au passage, d’apprécier le style littéraire du XVII siècle[2].

Que cherche à nous dire Descartes ? Que si la volonté (ou le désir, ce qui est pareil pour lui) est illimitée, vouloir n’est pas avoir, désirer une chose n’est pas posséder cette chose. Et que cela ne sert à rien de vouloir quelque chose qu’on ne peut pas avoir. Il est inutile de désirer ce qu’on ne pourra jamais posséder. Arrêtons de désirer l’indésirable. Arrêtons de vouloir ce que nous ne pouvons avoir. Il ne s’agit pas de ne plus rêver : Descartes n’est pas fataliste ! Il s’agit de ne plus rêver à avoir ce que par nature nous ne pourrons jamais avoir, comme le « royaume de Chine ou du Mexique ». Comme le dit Descartes, nous n’aurons jamais un corps « aussi peu corruptible que les diamants », et nous n’aurons jamais « des ailes pour voler comme un oiseau ». 

Que peut-on désirer alors ? Descartes est très clair : il faut « m’empêcher de rien désirer à l’avenir que je n’acquisse », il faut désirer « ce qui est en notre pouvoir ». Désirer ce qui est en notre pouvoir, c’est désirer ce qu’on peut changer, ce qui dépend de nous : soyons réalistes, exigeons le possible !

Quel rapport entre Descartes et les grèves ? Les grévistes de novembre demandaient l’impossible (le statut quo) et le savaient. Le gouvernement demandait lui aussi l’impossible (revenir en arrière) et le savait. Bataille entre 2 impossibilités. Bataille entre 2 égos. Face à face. Ou plutôt face contre face. Rêve contre rêve. 

Mais, en France, dans beaucoup de domaines, discuter des faits et des réalités semblent plus difficile que de se battre sur des rêves ou sur des mots (autre grande spécialité française). C’est l’immobilisme ou la révolution. L’ordre du monde immuable (car inchangé) ou les désirs immuables (car inchangés).

Faisons de nouveau, comme les poètes[3], rimer grève et rêve. Pour changer le monde, changeons d’abord nos désirs pour vivre nos rêves. Pour changer réellement, il vaut mieux changer ses désirs que désirer le changement… sans rien changer.

[1] https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/fr.html#Econ

[2] "Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde et généralement, de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir, que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux, touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est, au regard de nous, absolument impossible. Et ceci seul me semblait être suffisant pour m'empêcher de rien désirer à l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre content. Car notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que, si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique; et que faisant, comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage d'être sains, étant malades, ou d'être libres, étant en prison, que nous faisons maintenant d'avoir des corps d'une matière aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. Mais j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice, et d'une méditation souvent réitérée, pour s'accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses..." 

Descartes, Discours de la méthode, troisième partie, 1637

[3] Vous roulez à travers les sombres étendues,
Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus.
Oh ! que de vieux parents, qui n'avaient plus qu'un rêve,
Sont morts en attendant tous les jours sur la grève
Ceux qui ne sont pas revenus !

                               Victor Hugo, Oceano Nox, 1836

J'ai vu passer dans mon rêve

-Tel l'ouragan sur la grève,-

D'une main tenant un glaive

Et de l'autre un sablier,

         Ce cavalier

                           Paul Verlaine, Cauchemar, Poèmes Saturniens, 1866


Vincent Toche

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29 octobre 2007

Grenelle de l'environnement: un bon départ, pas encore un succès

Le Grenelle de l’environnement est de manière évidente un bon coup médiatique. Encore une fois le Dircom de l’Elysée a encore frappé. Et comme toujours, efficace. Mais au-delà de l’aspect médiatique de ce Grenelle et de la liste des recommandations, que retenir ?

D’abord, c’est un succès personnel pour Jean-Louis Borloo. Ce n’est pas un technicien de l’environnement et il le reconnaissait lui-même avant d’accepter ce poste et cette « vice-présidence » façon Sarkozy. Mais Borloo a fait pour l’environnement ce qu’il avait déjà fait, à plus petite échelle, sur les services à la personne. Mobiliser les gens, surtout ceux qui ne se parlent jamais. Créer un processus progressif de convergence par le dialogue et l’échange. Sur beaucoup de points, le Grenelle de l’environnement n’est que la poursuite et l’approfondissement de ce mécanisme. Bien peu d’observateurs l’ont noté.

Ensuite, c’est le retour du marché dans l’écologie. C’est là où l’on voit que éco-nomie et éco-logie ont les mêmes racines et parlent (ou devraient parler) le même langage.

Green is business. C’est peut-être la plus grande avancée de ce Grenelle. L’écologie est aussi une économie. La prise de conscience a été lente, trop lente. Mais elle est là : les enjeux économiques sont essentiels. La hausse du prix du pétrole nous rappelle tous les jours, non seulement que la question écologique n’est pas qu’une question morale (le souci des générations futures) mais aussi et surtout un enjeu économique. Le cours du pétrole à 100$ sera en cela bien plus efficace sur l’ensemble des acteurs économiques que nombre de rapports, qu’ils soient alarmistes ou non.

Business is green. C’est l’autre enjeu. Le green doit devenir un critère de choix, pour les consommateurs (que nous sommes tous !), pour l’entreprise et ses actionnaires, pour l’état, les associations. Bref pour tous les stakeholders de notre bonne vieille terre.

Le Grenelle de l’environnement comporte donc des avancées claires. Cela va dans le bon sens mais il n’est pas encore un succès. Pour au moins deux raisons. D’abord, comme le font remarquer nombre d’acteurs, et pas seulement les ONG, le Grenelle doit passer d’un être en puissance à un être en acte [1] comme la plante est la graine en acte. En clair, le Grenelle de l’environnement doit devenir réalité avec des nouvelles lois ou règlementations, des nouveaux standards, etc. Ensuite, et c’est le point crucial, le Grenelle sera un succès s’il se traduit dans les comportements. C’est à tous les niveaux que le « green business »  ou le « business green » doit s’immiscer dans nos actions quotidiennes et dans nos esprits. On parle de changement de comportement. Mais il faut changer jusqu’à nos désirs, et c’est le plus dur. Un bon exemple est donné par l’interview de Alain Dupont, PDG de l’entreprise Colas, spécialiste de la construction de routes (cf. la Tribune du 29 octobre 2007). Il déclare (et c’est justement repris en titre): « on ne supprimera ni la voiture, ni le désir[2] de se déplacer ».

C’est la même chose pour les emballages : les consommateurs sont sensibles à des petits emballages, sympa et individualisés (cf. les mini bouteilles Actimel). C’est anti- écologique, mais pas anti-économique… If green is business, business is not yet green…


[1] Concepts aristotéliciens de l’acte et de la puissance. Cf. la citation d'Aristote. "L'acte est donc le fait pour une chose d'exister en réalité et non de la façon dont nous disons qu'elle existe en puissance, quand  nous disons, par exemple, qu'Hermès est en puissance dans le bois ... eh bien, l'autre façon d'exister est l'existence en acte." Aristote, Métaphysique, IV, 6, 1048 a.

[2] C’est moi qui souligne

Posté par Lostinmanagement à 12:34 - Environnement - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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