Lost in Management

Mieux comprendre le management et l'entreprise grâce à la littérature et à la philosophie: décoder le langage de l'entreprise, décortiquer les techniques de management, décrypter le jargon des managers, bref se repérer dans les arcanes de l'entreprise.

03 avril 2009

L’argent facile ou le retour du veau d’or ?

Les bonus et les stock-options sont au cœur de toutes les accusations. C’est même l’hallali contre les dirigeants qui s’octroient des sommes faramineuses alors même que leurs sociétés ne sont pas toujours au mieux de leur forme. Cet argent facile, ce nouveau gagne-pain des grands patrons seraient-ils devenus le « veau d’or » des temps modernes ?

Après Cheuvreux, Natixis, Société Générale, Valéo, et les autres (1), les français viennent d’en apprendre beaucoup sur les instruments de motivation des dirigeants et sont maintenant devenus incollables sur les bonus, les stock-options ou les « golden parachutes ». En l’absence de règles claires ou, à défaut, transparentes, les dirigeants semblent faire ce qu’ils veulent, sans contraintes, ni gendarmes. Cela rappelle l’histoire du veau d’or (2), quand le peuple d’Israël rompt l’alliance récemment conclue avec Dieu.

Le « veau d’or » ou la nouvelle idole

Relisons

la Bible. Moïse

est parti sur le Sinaï chercher les tables de

la Loi. Mais

il s’attarde dans le Sinaï et les Israélites s’impatientent. Sans guide, ils se sentent perdus et demandent à l’un d’entre eux, Aaron, de leur fabriquer un nouveau dieu : « fabrique-nous un dieu qui marche devant nous ». Et, ils fabriquent un dieu en prenant les boucles d’oreilles qui ornent les oreilles des femmes et de leurs enfants. Tout cet or est fondu dans un moule pour en faire une statue de veau. Et, autour de cette nouvelle idole, le peuple offre des sacrifices et ne pense qu’à manger et boire, et à se divertir (voir le tableau de Nicolas Poussin 1594-1665 ou écouter Ruggero Raimondi chantant le « veau d’or » de Gounod)

Devant un tel spectacle, Dieu se met en colère, rejoint également par Moïse lui-même : « Il brisa les tables de la Loi, prit le veau qu’ils [le peuple juif] avaient fait, le réduisit en poudre, répandit cette poudre à la surface de l’eau et fit boire les enfants d’Israël. » Puis, Moïse analyse : « Aaron avait laissé le peuple faire ce qu’il voulait ».

Dieu leur dit, rapporte Moïse : « ‘Que chacun de vous prenne son épée ; passez et repassez d’un bout à l’autre du camp et tuez vos frères, vos amis, vos voisins’. Les enfants de Lévi firent ce qu’ordonnait Moïse et environ trois mille hommes parmi le peuple périrent en cette journée. »

Quand Moïse n’est pas là, les Israélites dansent…

Cette parabole est avant tout une critique de l’idolâtrie. L’idolâtrie, c’est la rupture du lien direct entre Dieu et son peuple, et la création volontaire d’une interférence. Ce lien de remplacement conduit donc inexorablement au relâchement de la relation avec Dieu. Et cette interférence, ce medium, peut aller jusqu’à remplacer Dieu, et donc par là même le nier. C’est pourquoi les religions (chrétienne, judaïque ou musulmane) condamnent toujours de manière aussi véhémente les idoles de toute nature.

On peut aussi, de manière à la fois plus prosaïque et plus métaphorique, y voir la représentation d’une idole particulière, devant laquelle beaucoup « se sont inclinés et lui ont offerts des sacrifices » comme l’or ou les bijoux. En un mot, l’argent. La Bible d’ailleurs nous met d’ailleurs sur

la piste. A

la fin de l’histoire du veau d’or, quand Dieu ordonne à Moïse de se mettre en route, il lui dit de demander à son peuple de « se dépouiller de toutes leurs parures » et donc de renoncer à toutes ces vanités, qui ne font que détourner les esprits. Les réceptionnaires des « golden parachutes » ou des « super-bonus » ont-ils lu l’Exode ?

Quand la loi n’est pas là…

En un mot, le veau d’or n’est une idole qu’en l’absence de loi. Le veau d’or n’existe que parce que Moïse est parti, que les Tables de la Loi ne sont pas connues ou ont été oubliées. Bouton et ses acolytes sont un peu comme les Israélites sans Moïse. Sans règle, sans loi qui les encadre, ils se sont rués sur les veaux d’or de notre époque et ont mangé, bu et se sont divertis. Ils se sont fabriqués un nouveau dieu et en ont fait leur idole. Sans Moïse pour les guider, ils se sont perdus et ils risquent peut-être aussi de nous perdre nous-mêmes.

Qu’on ne se méprenne pas : mon point n’est pas de dire que les bonus ou les stock-options sont une aberration managériale et encore moins morale. Je n’hurle pas avec les loups. Ce sont des outils de management qui ne sont ni bons, ni mauvais en soi. Tout dépend de leurs montants (principe de décence) et de leurs critères d’attribution (principe d’équité). Avant l’histoire du veau d’or, ni Dieu ni Moïse n’ont jamais dit aux Israélites qu’il fallait renoncer à toutes les boucles d’or, à toutes les parures. Moïse ne prône pas l’ascétisme mais le respect des règles de bon sens. C’est la même chose pour les bonus et les stock-options. Le principe en soi n’est pas forcément mauvais à condition que les critères d’attribution soient clairs, mesurables, transparents. Surtout, il faut que leur attribution soit liée à la performance, et que cela ne soit pas réservé à quelques uns. Si ce n’est pas le cas, comme cela semble le cas aujourd’hui malheureusement pour certains, la foule se déchaîne, et la violence remplace le débat. Un autre mécanisme se met en place.

« La violence inassouvie cherche et finit toujours par trouver une victime de rechange A la créature qui excitait sa fureur, elle en substitue soudain une autre qui n’a aucun titre particulier à s’attirer les foudres du violent, sinon qu’elle est vulnérable et qu’elle passe à sa portée » (3)

Cela ne vous rappelle rien ?

A suivre dans notre prochain article : « Les nouveaux boucs émissaires »

Vincent Toche

Never be Lost In Management !

(1) Natixis a versé 70 millions d’euros versés sous forme de bonus à ses traders; Cheuvreux, filiale du Crédit agricole, supprime 75 emplois mais distribue 51 millions d'euros de bonus à ses top managers;

la Société Générale

a annoncé l'octroi de 320.000 stock-options à quatre de ses dirigeants avant de reculer devant les réactions de l’opinion publique ; Thierry Morin, président-directeur général partant de Valeo, quitte l'entreprise avec un "parachute doré" de 3,2 millions d'euros alors même que l'équipementier automobile est en grande difficulté.

(2) Dans la Bible, Exode, 35.1-35

(3) René Girard

Posté par Lostinmanagement à 23:49 - Economie - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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