01 novembre 2009
Paul Claudel et la crise de 29 : un littéraire au secours des économistes
Paul Claudel (1868-1955) est un écrivain français que j’avoue humblement méconnaitre. Diplomate, il était ambassadeur aux Etats-Unis de 1927 à 1933. Il a donc connu et surtout commenté la crise de 29 et la Grande Dépression qui a suivi. Ses dépêches envoyées au ministre des affaires étrangères Aristide Briand ont été rassemblées dans un livre (1). En voici une datée du 14 juin 1928, soit plus d’un an avant le 24 octobre 1929, le fameux « Black Thursday. La grande crise y est annoncée clairement. C’est bien sûr sans rapport avec 2008.
Dans une autre dépêche, Paul Claudel, dans un style plus littéraire que diplomatique, écrit aussi que « le credo a été remplacé par le crédit »… C’est bien sûr sans rapport avec 2008. Vraiment ? Lisons vite son excellence l’Ambassadeur :
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Dépêche n° 248 : Baisse des valeurs sur la Bourse de New York
Washington, le 14 juin 1928
L'ambassadeur de la République française aux Etats-Unis
à Son Excellence Monsieur Briand, ministre des Affaires étrangères
Je vous ai signalé dans mon télégramme d'hier relatif à la Convention de Kansas City, qu'un mouvement de baisse considérable s'était produit la veille à la Bourse de New York.
Ce mouvement n'avait pas en réalité attendu la réunion de la Convention (2) pour commencer. Il avait débuté il y a une dizaine de jours, et il se trouve être la conséquence logique d'une hausse exagérée qu'avait engendrée une spéculation excessive dans le pays tout entier.
(…)
Au moment donc où, pendant la Convention, à la suite de l'approbation donnée par M. Mellon à la candidature de M. Hoover, Wall Street s'est rendu compte d'une manière certaine que M. Coolidge était bien hors de cause, la Bourse qui avait été extrêmement nerveuse les jours précédents, a accentué le mouvement de liquidation déjà commencé, entraînant la masse du public effrayée. Ce mouvement a été enrayé hier, mais il reste à savoir si cet arrêt est définitif.
La baisse violente et précipitée du marché tient en réalité à des causes beaucoup plus profondes que les considérations sentimentales qui précèdent et qui n'ont été que le prétexte à l'accentuation du mouvement. Car il n'y a aucune raison sérieuse pour que ce pays, dont le développement économique ne tient pas à un seul homme, cesse subitement d'être prospère sous tel président plutôt que sous un autre.
La vérité est que les cours avaient été poussés, pendant ces derniers mois, à des prix qui, pour la généralité des titres tout au moins, ne correspondaient plus à leur valeur intrinsèque calculée sur les bénéfices actuels et sur les possibilités de bénéfices futurs. Ces possibilités avaient été considérablement exagérées dans certains compartiments, pour les valeurs d'aéroplanes, par exemple, ou de radiotélégraphie qui en moins d'un an avaient accusé des hausses de 300 à 400 %. Des fluctuations violentes dans certains titres avaient donné au marché une allure de hausse qui, dans l'esprit du public, paraissait ne devoir jamais s'arrêter. Pendant des mois, la masse de la population a participé sur une échelle de plus en plus grande aux opérations de la Bourse de New York. Le pays tout entier s'était laissé entraîner dans une vague de spéculation inconnue jusqu'alors. Les prêts consentis par les banques aux agents de change avaient atteint le mois dernier le chiffre fabuleux de 5 milliards, 150 millions de dollars, alors qu'il y a six mois, ils n'atteignaient pas 3 milliards. Le nombre des titres achetés et vendus par jour dépassait couramment le chiffre de 4 millions alors qu'il y a peu de temps encore des transactions de 2 millions par jour étaient considérées comme exagérées.
Une sérieuse appréhension régnait dans quelques milieux bancaires et principalement à la Federal Reserve Bank, quant à la possibilité de conséquences désastreuses pouvant résulter d'une telle expansion de crédits.
La Federal Reserve Bank décida d'intervenir.
(…)
Cette fois l'effet fut immédiat. Le lendemain, c'est-à-dire il y a une dizaine de jours, les banques commençaient à opérer la contraction souhaitée. Le taux de l'argent au jour le jour (Call money) passait sur le marché de New York de 5,5 à 6 et 7 % en 48 heures. Il s'ensuivit une baisse normale et régulière pendant 4 ou 5 jours. Les porteurs de titres qui pour la plupart, avaient des bénéfices assez grands, ne s'effrayèrent pas au début et ne vendirent que modérément. Toutefois les banques, procédant à un resserrement de crédits de plus en plus grand, la baisse s'accentua et le public effrayé commença une liquidation générale. Pendant trois jours, dont la journée d'avant-hier a été l'apothéose, les titres furent jetés sur le marché à n'importe quel prix par les spéculateurs démoralisés. En quelques jours, les bénéfices accumulés pendant des mois étaient anéantis et remplacés par des pertes. Les valeurs les meilleures suivirent, toutes proportions gardées, le sort des mauvaises. Dans certains cas la baisse a été jusqu'à 30 % de la valeur des titres. Des valeurs d'aéroplanes qui étaient cotées 250 dollars il y a quinze jours étaient cotées avant-hier 146 ; la Radio Corporation of America qui avait été l'objet d'une spéculation excessive, passait de 225 à 165. Les titres des grandes banques de New York n'ont pas été épargnés, pas plus que ceux des compagnies d'assurances.
(…)
Jusqu'à quel point la baisse est-elle enrayée, les mois à venir le diront. Il est indiscutable qu'il existait dans le marché de New York une position technique à rectifier. Comme je l'ai dit précédemment, les cours ne représentaient plus pour nombre de compagnies la véritable valeur de leurs titres. Une liquidation s'imposait et elle a eu lieu.
On ne saurait toutefois du fait de cette liquidation, considérer avec pessimisme la situation financière des États-Unis. Le pays était engagé dans une spéculation excessive. La Federal Reserve Bank a estimé que, dans l'intérêt général et dans celui du développement économique du pays, les remèdes nécessaires devaient être employés. Pour assainir la situation, elle a procédé à une sérieuse opération chirurgicale d'où il ne résultera peut-être que du bien. Si cependant la liquidation allait beaucoup plus loin, elle risquerait d'avoir son contrecoup sur la situation économique dont le tableau, ainsi que je vous l'ai expliqué dans un rapport séparé, comporte des points noirs.
Paul Claudel
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Vincent Toche
Never be Lost In Management !
(1) Paul Claudel, la crise – Amérique 1927-1932, éditions Métailié ; pour plus d’informations sur sa vie, son œuvre, aller sur : http://www.paul-claudel.net/
(2) Cette dépêche fait suite à la Convention républicaine qui choisit Hoover contre Coolidge comme candidat à la présidence le 14 juin 1928. A ce moment, Coolidge apparaissait comme le candidat de Wall Street et adepte du laissez-faire. A l’inverse, de nombreux observateurs redoutaient l’autoritarisme de Hoover. Il se révèlera une fois élu incapable de comprendre l’importance de la crise et surtout de prendre les mesures adéquates. Le jour du jeudi noir il déclare : Les activités fondamentales du pays reposent sur des bases saines, très prometteuses pour l'avenir." Le démocrate Roosevelt battra Hoover en 1932.
27 octobre 2009
Le Savetier et le Financier
En ces temps de crise financière, les banquiers sont souvent très critiqués. Il est alors bon de lire cette fable, pas souvent étudiée par nos chers gamins, mais que Claude Bébéar connait, dit-on, par coeur...
Un Savetier chantait du matin jusqu'au soir :
C'était merveilles de le voir,
Merveilles de l'ouïr; il faisait des passages,
Plus content qu'aucun des Sept Sages.
Son voisin au contraire, étant tout cousu d'or,
Chantait peu, dormait moins encor.
C'était un homme de finance.
Si sur le point du jour, parfois il sommeillait,
Le Savetier alors en chantant l'éveillait,
Et le Financier se plaignait
Que les soins de la Providence
N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,
Comme le manger et le boire.
En son hôtel il fait venir
Le Chanteur, et lui dit : Or çà, sire Grégoire,
Que gagnez-vous par an ? Par an ? Ma foi, monsieur,
Dit avec un ton de rieur
Le gaillard Savetier, ce n'est point ma manière
De compter de la sorte ; et je n'entasse guère
Un jour sur l'autre : il suffit qu'à la fin
J'attrape le bout de l'année :
Chaque jour amène son pain.
Et bien, que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?
Tantôt plus, tantôt moins, le mal est que toujours
(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),
Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours
Qu'il faut chommer; on nous ruine en fêtes.
L'une fait tort à l'autre ; et monsieur le Curé
De quelque nouveau saint charge toujours son prône.
Le Financier, riant de sa naïveté,
Lui dit : Je vous veux mettre aujourd'hui sur le trône.
Prenez ces cent écus : gardez-les avec soin,
Pour vous en servir au besoin.
Le Savetier crut voir tout l'argent que la terre
Avait, depuis plus de cent ans
Produit pour l'usage des gens.
Il retourne chez lui ; dans sa cave il enserre
L'argent et sa joie à la fois.
Plus de chant ; il perdit la voix
Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.
Le sommeil quitta son logis,
Il eut pour hôte les soucis,
Les soupçons, les alarmes vaines.
Tout le jour il avait l'oeil au guet; et la nuit,
Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait l'argent : à la fin le pauvre homme
S'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus.
Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
Et reprenez vos cent écus.
Jean de La Fontaine,
Livre VIII, fable 2
Vincent Toche
Never be Lost In Management !
19 septembre 2009
Le travail, entre servitude et libération
Patrons séquestrés, occupation d’usine, suicide de salariés : notre relation au travail se déglingue. Si le travail est un moyen de gagner sa vie, mal ou bien, il aboutit parfois à des extrémités, violentes et même fatales. Le travail est donc bien plus qu’un simple contrat de travail, il touche à l’intime, à l’humanité même de l’homme. Hegel l’a bien vu dans sa fameuse dialectique du maître et de l’esclave, qui est aussi la dialectique du manageur et du managé : si le travail libère, cette liberté ainsi gagnée n’est pas anodine.
Sous les pavés marxistes, la plage hégélienne…
Notre conception de travail est encore très attachée à l’approche marxiste. Selon Marx, le travail est aliénant : il ne libère pas, il oppresse. En travaillant pour un autre, l'ouvrier ou l’employé est privé en grande partie du bénéfice de son activité. Le travail n’aide pas à vivre mais à survivre. Pour Marx, "le travail est une marchandise que son possesseur, le salarié, vend au capital. Pourquoi le vend-il? Pour vivre.". Sarkozy en déclarant qu’il faut « travailler plus pour gagner plus », ne fait que reprendre cette conception marxiste du travail, qui est encore très prégnante à droite comme à gauche, parfois de manière tout à fait involontaire !
Mais si Marx s'attache à décrire les conditions économiques et sociales dans lesquelles le travail salarié est exercée, il ne fait que s’opposer à Hegel qui cherche à déceler la signification anthropologique du travail. Ces deux grandes oppositions sont aussi deux points de vue incontournables sur le travail : le travail comme aliénation (Marx) ou le travail comme libération (Hegel).
Retrouver le sens du travail chez Hegel, c’est relire pas à pas le célèbre passage du chapitre 4 de La phénoménologie de l’esprit, mieux connu sous le terme de « dialectique du maître et de l’esclave » (1).
1. Le duel à mort
La dialectique du maître et de l’esclave commence d’abord par la rencontre de deux consciences, par un face à face entre ces deux consciences : un duel à la Sergio Leone (2), en quelque sorte. La rencontre de ces consciences, nous dit Hegel, ne commence jamais par l’amour ou la tendresse, parce que l’affirmation de l’un tend à la négation de l’autre. Ce qui est en cause : la reconnaissance de soi par l’autre. « Un individu surgit face à face avec un autre individu. Surgissant ainsi immédiatement, ils sont l'un pour l'autre à la manière des objets quelconques ». (3)
Les deux consciences ne sont pas faites pour s’entendre, elles ne pensent qu’à elles, et surtout à vivre. Les deux individus « sont des figures indépendantes et parce que l'objet étant s'est ici déterminé comme vie, ils sont des consciences enfoncées dans l'être de la vie ». C’est l’inévitable conflit : les consciences ne peuvent se poser qu’en s’opposant ! « Chacun tend donc à la mort de l’autre ».
La mort (et, oui, c’est un vrai duel !) est l’épreuve de force de la vie : « c’est seulement par le risque de sa vie qu’on conserve sa liberté, qu’on prouve que l’essence de la conscience de soi n’est pas l’être, (…) n’est pas son enfoncement dans l’expansion de la vie ». C’est ce que seul l’un des deux individus va réussir.
2. Le maître gagne
Au départ, une des deux consciences triomphe, car elle a osé davantage que l’autre. Elle a risqué sa vie. Elle est allée jusqu’à mettre sa vie en jeu pour gagner. Au risque de sa propre vie, elle a gagné la liberté. Elle n’a pas eu peur de mourir. Cette conscience qui sort vainqueur du duel à mort est la conscience du maître. Elle a préféré la mort à la servitude, et a gagné.
A l’inverse, l’autre conscience n’a pas voulu risquer sa vie. Elle a eu peur de mourir et s’est soumise au maître qui l’a conservée en vie. Elle s’est donc inclinée devant le maître : elle a préféré la servitude à la mort. Pour cette « conscience servile », regarder le maître, devenu son maître, c’est regarder l’éventualité de sa propre mort. L’esclave n’est, pour lui-même, qu’un mort en sursis : « la conscience de l’esclave a éprouvé la crainte de la mort, du maître absolu ». Le maître est en effet pour Hegel toujours un maître relatif, le « maître absolu », c’est la mort, devant qui l’esclave, terrorisé, se soumet et renonce à sa liberté.
Le maître, explique Hegel, a une double relation avec l’esclave et, ce qu’il appelle « la chose », c’est-à-dire ce sur quoi travaille l’esclave ou ce qu’il produit.
(i) La relation avec l’esclave: assuré de l’obéissance de l’esclave, le monde est pour le maître sans résistance. Il est comme le lieu d’une jouissance permanente. Bref, c’est le monde comme simple caprice.
(ii) La relation avec la chose : le maître n’est pas en relation direct avec « la chose » car c’est l’esclave qui travaille la chose dont le maître va jouir. La relation à la chose, au monde, au monde des choses est donc toujours médiatisée par l’esclave. Sa vie est jouissance immédiate.
Cela ne vous rappelle rien ? Hegel semble ici décrire les grands de ce monde, souvent présentés par les médias comme déconnectés de la réalité qui vivent le « monde comme caprice »… Ils ne fabriquent pas la chose, ils vivent le monde comme une chose, leur chose.
A l’inverse, l’esclave, mu par la peur de la mort, obéit au maître, sans sourciller. De plus, il a une relation directe avec la chose : il la transforme par son travail, il élabore le produit exigé par le désir du maître. Le monde est pour lui, dur, matériel, résistant à la volonté. Il doit souffrir pour fabriquer la chose. Sa vie est souffrance car le travail est souffrance (4). « Le travail est désir réfréné, disparition retardée : le travail forme ». Plus le maître jouit (« désir »), plus le maître consomme (« disparition »), plus l’esclave travaille et souffre. Mais plus l’esclave travaille, plus il se voit contraint (car « réfréné ») de devenir intelligent, inventif, patient, ingénieux, dur à la peine (5)
Ce que nous allons voir, dans la phase 3, c’est qu’il ne suffit pas, pour le maître, de prendre le pouvoir, il faut savoir le conserver !
3. A qui perd gagne !
A priori, l’humanité est tout entière du côté du maître. En opposant le maître à l’esclave, Hegel oppose aussi l’humanité à l’animalité. Le maître signifie que l’humanité se sépare de l’animalité : plutôt la mort que la servilité. L’esclave signifie a contrario l’attachement à la vie immédiate, l’angoisse de la mort et l’irréductible animalité de l’humanité : plutôt la servilité que la mort ! Mais l’avantage que le maître a sur l’esclave n’est qu’apparent. Le texte de Hegel montre que l’humanité est du côté de l’esclave, simplement parce qu’il travaille. C’est le travail qui élève l’homme à l’humanité. Hegel est l’un des premiers philosophes à donner un tel rôle, un tel statut positif au travail. C’est une vraie révolution.
La crainte du maître, c’est, comme on l’a vu, la peur de la mort, mais c’est aussi le début de la sagesse ! En effet, le maître, après la lutte à mort et la domination sur l’esclave, se contente de jouir passivement des choses, d’user des fruits du travail de celui-ci. Ainsi s’enfonce-t-il dans une jouissance passive, alors que l’esclave extériorise sa conscience et ses projets dans le monde. L’esclave acquiert progressivement son autonomie, le travail libérant peu à peu l’esclave de l’angoisse de la mort. Le serviteur a en effet tremblé au plus profond de son être lorsqu’il a commencé à affronter le maître. Il a ressenti la peur de la mort et s’est finalement incliné. Or, par le travail, l’esclave se libère de l’angoisse qu’inspire l’idée de la finitude: « C’est en servant un autre, c’est en s’extériorisant, c’est en se solidarisant avec les autres qu’on s’affranchit de la terreur asservissante qu’inspire l’idée de la mort ». C’est donc par la servilité même que la servilité peut s’estomper. Renversement très hégélien : c’est en servant un maître qu’on se libère du maître. C’est le service même qui finit par tuer la servilité. Pour Hegel, service n’est pas servilité. (6)
La pensée de Hegel est profonde : grâce au travail, l’homme édifie sa liberté, construit le monde historique et s’affranchit de l’idée de la mort. Tel est pris qui croyait prendre.
A. Kojève résume bien ce renversement en écrivant : « Le Maître force l'Esclave à travailler. Et en travaillant, l'Esclave devient maître de la Nature (…) En devenant par le travail maître de la Nature, l'Esclave se libère donc de sa propre nature, de son propre instinct qui le liait à la Nature et qui faisait de lui l'Esclave du Maître. En libérant l'Esclave de la Nature, le travail le libère donc aussi de lui-même, de sa nature d'Esclave: il le libère du Maître. » (7)
La notion de travail chez Hegel suit donc les 3 phases de la dialectique du maître et de l’esclave. Le travail y représente :
(a) d’abord la crainte essentielle du maître : le travail comme peur ;
(b) puis le service du maître : le travail comme souffrance ;
(c) enfin ce par quoi l’esclave maitrise le monde : le travail comme savoir-faire.
La liberté de l’esclave est due à son « entêtement », à bien travailler. L’esclave qui se libère est un obstiné, un amoureux du travail bien fait. Il n’arrête pas d’améliorer son travail, comme l’homme des cavernes polissait ses silex.
Mais quel rapport, me direz-vous, avec les grévistes ou les occupations d’usines ? On y arrive, patience !
La morale de cette histoire de duel
A la différence de Sergio Leone, Hegel peut voir le Bon, la Brute et le Truand dans le même personnage, qui évolue et se transforme en se formant. Pour Hegel, il est clair que "le travail est la seule façon pour l'homme de réaliser son essence, c’est-à-dire d'accéder à la plus haute liberté." Travailler, pour le serviteur, c'est - tout en étant dépendant, soumis aux ordres d'un autre - transformer la nature et, ainsi, y laisser son empreinte, s'y reconnaître et, finalement, de la sorte, accéder (sans l'avoir voulu) à la conscience de soi, et à la liberté. Ainsi s'opère un renversement dialectique, de relation entre celui qui travaille et celui pour qui on travaille. L'expression « dialectique du maître et de l'esclave » sert à désigner ce renversement tel que Hegel le décrit.
On peut en tirer trois premières conclusions :
1/ La vérité de l’homme n’est pas dans la lutte, ni dans le pouvoir : le maître ne règne que symboliquement. Il ordonne, l’esclave obéit. Mais, le maître ignore ce qu’il faut d’ingéniosités pour réaliser une œuvre ou un travail. Le travail est le révélateur de ce que l’homme peut faire et le miroir de ce qu’il sait faire. En clair, les maîtres passent, les œuvres (des esclaves) restent.
2/ L’esprit n’accède à la connaissance de lui-même que s’il s’extériorise. Pour se connaitre, il faut se produire à l’extérieur de soi (8). Et, pour ce faire, et aussi pour se faire, il faut accepter un autre duel : celui avec la chose. Il faut affronter la dure réalité des choses, en les façonnant, en les travaillant. Et en les façonnant, ou en les travaillant, on se façonne soi-même. En clair, le travail des esclaves les forme et les fait évoluer. Nos maîtres modernes ne s’en aperçoivent que trop rarement, ce qui explique en partie le retard criant en matière de formation sur le lieu de travail ou le manque de reconnaissance de l’apprentissage, et des acquis de l’expérience.
3/ Le plaisir immédiat est trompeur. L’esclave n’est pas dans l’immédiateté comme le maître. Il prend son temps, alors que le maître est dans le désir immédiat qu’il faut satisfaire immédiatement. Le maître veut tout et tout de suite. Il est impatient. Il désire tout, y compris son désir. Et ce désir est destructeur : le désir immédiat du maître désire détruire l’objet pour l’assimiler, non le conserver dans son objectivité, dirait Hegel. Il n’est pas forcé (« contraint », préfère Hegel), comme l’esclave, de la pensée des moyens, du comment faire. Le maître est dans l’agir immédiat, la consommation pour la consommation. Le maître se jette sur les objets (ou les sujets !) comme la bête vorace se jette sur ses proies : c’est violent, brutal et immédiat (9). La crise financière, avec ses traders sans limite, ses subprimes sans règle et le « court-termisme » érigé en principe de management en donne quelques belles illustrations, à la limite de la caricature.
La dialectique du manageur et du managé
1/ Marx a raison de dire que le travail se vend et qu’il est une « marchandise ». Mais le travail n’est pas que cela : il ne se résume pas à un gagne pain.
2/ Ce que Hegel montre dans la dialectique du maitre et de l’esclave est que le travail est plus qu’un gagne pain : il est un « gagne vie ». L’esclave a préféré une vie servile à la mort, mais avec le travail, il se libère et littéralement refait sa vie. Le travail lui rend progressivement une vie qui appartenait de fait à un autre.
3/ Il est donc plus facile de comprendre pourquoi la perte du travail lui enleve une partie de sa vie. La perte d’un travail peut fragiliser l’homme au delà de la perte du gagne pain ; l’éventuelle perte de sens dans le travail peut rendre la vie même in-sensée ; la fermeture brutale d’une usine dans laquelle on a travaillé une grand partie de sa vie peut dégénérer en une occupation destructrice, la destruction de l’outil de travail devenant la métaphore de sa propre destruction.
Malgré tout, la valeur ‘travail’ n’est pas prête de disparaître si on en croit le résultat de la quatrième enquête sur les valeurs, réalisée en 2008 (10) : le travail (94%) est la deuxième valeur la plus importante pour les français, juste après la famille, devant les amis et les relations (90%) et … les loisirs 84%).
Messieurs les directeurs des Ressources Humaines, ne soyez pas seulement marxistes. Soyez aussi hégéliens. Le travailleur-esclave n’est pas qu’une ressource qui servirait le maître (11). Il est aussi une source, souvent insoupçonnée, de libération des énergies.
Relisons donc la dialectique du maître et de l’esclave, qui est aussi la dialectique du manageur et du managé.
Et gardons en mémoire la phrase de Lénine, expert ès agit-prop « Pour faire une révolution, il n’est pas besoin de révolutionnaires ; il suffit de laisser agir les dirigeants ».
Vincent Toche
Never be Lost In Management !
Notes :
(1) G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l'esprit, (1807), tome 1, chapitre 4, Aubier. Tous les extraits qui suivent sont tirés du chapitre IV La vérité de la certitude de soi-même – A. maîtrise et servitude
(2) Voir le duel entre Charles Bronson et Henri Fonda dans Il était une fois dans l’ouest (1968) de Sergio Leone.
(3) Le texte intégral est le suivant : " D'abord la conscience de soi est être-pour-soi simple égal à soi-même excluant de soi tout ce qui est autre (...) Mais l'autre est aussi une conscience de soi. Un individu surgit face à face avec un autre individu. Surgissant ainsi immédiatement, ils sont l'un pour l'autre à la manière des objets quelconques ; ils sont des figures indépendantes et parce que l'objet étant s'est ici déterminé comme vie, ils sont des consciences enfoncées dans l'être de la vie, des consciences qui n'ont pas encore accompli l'une pour l'autre le mouvement de l'abstraction absolue, mouvement qui consiste à extirper hors de soi tout être immédiat, et à être seulement le pur être négatif de la conscience égale-à-soi-même. En d'autres termes ces consciences ne se sont pas encore présentées réciproquement chacune comme pur être-pour-soi, c'est-à-dire comme conscience de soi. Chacune est bien certaine de soi-même, mais non de l'autre ; et ainsi sa propre certitude de soi n'a encore aucune vérité ; car sa vérité consisterait seulement en ce que son propre être-pour-soi se serait présenté à elle comme objet indépendant, ou ce qui est la même chose, en ce que l'objet se serait présenté comme cette pure certitude de soi-même. Mais selon le concept de la reconnaissance, cela n'est possible que si l'autre objet accomplit en soi-même pour le premier, comme le premier pour l'autre, cette pure abstraction de l'être-pour-soi, chacun l'accomplissant par sa propre opération et à nouveau par l'opération de l'autre.
Se présenter soi-même comme pure abstraction de la conscience de soi consiste à se montrer comme pure négation de sa manière d'être objective, ou consiste à montrer qu'on n'est attaché à aucun être- là déterminé, pas plus qu'à la singularité universelle de l'être-là en général, à montrer qu'on n'est pas attaché à la vie. Cette présentation est la double opération : opération de l'autre et opération par soi-même. En tant qu'elle est opération de l'autre, chacun tend à la mort de l'autre. Mais en cela est aussi présente la seconde opération, l'opération sur soi et par soi ; car la première opération implique le risque de sa propre vie. Le comportement des deux consciences de soi est donc déterminé de telle sorte qu'elles se prouvent elles-mêmes et l'une à l'autre au moyen de la lutte pour la vie et la mort".
G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l'esprit, (1807), tome 1, p. 158-159, Aubier
(4) Rappelons nous que travail vient du latin « tripalium », instrument de torture…
(5) Le texte intégral est le suivant : « C'est par la médiation du travail que la conscience vient à soi-même. Dans le moment qui correspond au désir dans la conscience du maître, ce qui parait échoir à la conscience servante, c'est le côté du rapport inessentiel à la chose, puisque la chose dans ce rapport maintient son indépendance. Le désir s'est réservé à lui-même la pure négation de l'objet, et ainsi le sentiment, sans mélange de soi-même. Mais c'est justement pourquoi cette satisfaction est elle-même uniquement un état disparaissant, car il lui manque le côté objectif ou la subsistance. Le travail, au contraire, est désir réfréné, disparition retardée : le travail forme. Le rapport négatif à l'objet devient forme de cet objet même, il devient quelque chose de permanent, puisque justement, à l'égard du travailleur, l'objet a une indépendance. Ce moyen négatif, où l'opération formatrice, est en même temps la singularité ou le pur être-pour-soi de la conscience. Cet être-pour-soi, dans le travail, s'extériorise lui-même et passe dans l'élément de la permanence la conscience travaillante en vient ainsi à l'intuition de l'être indépendant, comme intuition de soi-même. »
G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l'Esprit, (1807) tome 1, p. 165, Aubier
(6) C’est à méditer dans un pays comme la France qui tend à dévaloriser le service en général, et les services aux personnes (le « care ») ou aux consommateurs (restauration, hôtellerie,…) en les assimilant bêtement à la servilité !
(7) Le texte intégral est le suivant : « Le Maître force l'Esclave à travailler. Et en travaillant, l'Esclave devient maître de la Nature. Or; il n'est devenu l'Esclave du Maître que parce que - au prime abord - il était esclave de la Nature, en se solidarisant avec elle et en se subordonnant à ses lois par l'acceptation de l'instinct de conservation. En devenant par le travail maître de la Nature, l'Esclave se libère donc de sa propre nature, de son propre instinct qui le liait à la Nature et qui faisait de lui l'Esclave du Maître. En libérant l'Esclave de la Nature, le travail le libère donc aussi de lui- même, de sa nature d'Esclave: il le libère du Maître. Dans le Monde naturel, donné, brut, l'Esclave est esclave du Maître. Dans le Monde technique, transformé par son travail, il règne ou, du moins, régnera un jour en Maître absolu. Et cette Maîtrise qui naît du travail, de la transformation progressive du Monde donné et de l'homme donné dans ce Monde, sera tout autre chose que la Maîtrise "immédiate" du Maître. L'avenir et l'Histoire appartiennent donc non pas au Maître guerrier, qui ou bien meurt ou bien se maintient indéfiniment dans l'identité avec soi-même, mais à l'Esclave travailleur. Celui-ci, en transformant le Monde donné par son travail, transcende le donné et ce qui est déterminé en lui-même par ce donné; il se dépasse donc, en dépassant aussi le Maître qui est lié au donné qu'il laisse - ne travaillant pas - intact. Si l'angoisse de la mort incarnée pour l'Esclave dans la personne du Maître guerrier est la condition sine qua non du progrès historique, c'est uniquement le travail de l'Esclave qui le réalise et le parfait. »
A. Kojève, Introduction à la lecture de Hegel, Éd. Gallimard, 1947, p. 29
(8) Hegel dit aussi que le travail, c’est « s’extérioriser soi même et passer dans l’élément de la permanence »
(9) Rappelons que consommer a un double sens : « s’accomplir » et « s’abolir ». On n’est pas loin des réflexions de Baudrillard, sur la consommation, le système des objets ou même de l’obscénité. On y reviendra dans un prochain article.
(10) Enquête réalisée par l’Association pour la recherche sur les systèmes de valeurs. Plus d’informations sur : http://valeurs-france.fr
(11) Cf. Chaplin, Les temps modernes : critique d’une société entièrement mécanisée et complètement déshumanisée.
31 juillet 2009
Goldman Sachs ou l’éternel retour
Passé de la faillite aux profits record en moins d’un an, ce symbole du capitalisme financier démontre d’abord la capacité des entreprises américaines à rebondir. Il est aussi un bel exemple de l’importance des cycles dans le capitalisme. Des pans entiers de l’économie en ont une grande habitude : l’immobilier ou l’hôtellerie par exemple. Mais ce retour rapide aux profits permet aussi de relativiser les grands discours de l’automne sur la moralisation du capitalisme. Le capitalisme n’a pas besoin de se refonder, il se régénère de lui-même : le temps cyclique des grecs serait-il aussi celui de Goldman Sachs ?
Le temps cyclique des grecs
L’idée d’un temps cyclique est une vieille idée. Les astronomes babyloniens avaient déjà remarqué le cycle régulier des planètes ou des éclipses solaires, et en avaient déduit une conception d’un temps où passé, présent et futur ne sont que des facettes différentes d’une même réalité : le temps cyclique.
Les grecs, et notamment les stoïciens, ont repris cette idée d’un temps éternellement recommencé. Ils se représentent le monde comme un ensemble clos, fini, qui est stable et n’évolue pas. En conséquence, ils ont une conception cyclique du temps, qui devient une succession d’instants qui s’organise en cercle. Tôt ou tard, les mêmes événements vont revenir. Le futur n’est donc pas ce qui va advenir mais ce qui est déjà advenu et qui revient. De même, le passé n’est pas seulement ce qui est déjà advenu mais également ce qui va ré-advenir. Bref, ce qui n’est pas encore accompli est en fait déjà accompli, mais dans un autre cycle : c’est l’éternel retour. Comme le dit Marc-Aurèle, dans une formule célèbre : « Toutes les choses sont éternellement semblables et recommençantes » (1)
Temps cyclique ou temps linéaire ?
Traditionnellement, le temps cyclique s’oppose au temps linéaire. Le temps linéaire, c’est celui de la physique moderne, pour laquelle le monde est ouvert et infini. Le temps passe mais ne revient jamais sur lui-même. Le passé ne repasse jamais. Et le futur n’est pas connaissable à l’avance. Le temps est irréversible et ce qui a été, par définition, ne sera jamais plus. Dans le temps cyclique, l’identité (le retour du même) est le principe de l’existence temporelle. Au contraire, dans le temps linéaire, c’est le changement et non l’identité qui est le principe de l’existence temporelle. Dans le temps cyclique, l’éternel retour d’instants semblables fait sens, mais dans le temps linéaire, cette hypothèse n’a plus de sens. Si le temps cyclique est représenté par un cercle, le temps linéaire est symbolisé le mieux par un vecteur orienté.
Temps linéaire et progrès
Le temps cyclique n’incite pas à l’action. Il est par construction conservateur. A quoi bon agir puisque l’instant même est susceptible de revenir ? Seul le temps linéaire favorise l’action et son corollaire : la liberté. Comme
Ces deux conceptions du temps ne sont pas anodines, notamment par rapport à la notion de progrès.
Le temps cyclique de Goldmann Sachs contre l’idée de progrès ?
La banque américaine Goldman Sachs, en quasi faillite il y a un an, et qui a bénéficié d’aides directes du Trésor américain à hauteur de 10 milliards de dollars, vient de renouer avec les bénéfices : elle vient d’annoncer un résultat net de 3,4 milliards de dollars pour le deuxième trimestre 2009 ! La renaissance de Goldmann Sachs, c’est l’exemple d’un temps cyclique. Le retour des profits, c’est le retour du même. Les profits : comme avant. Les règles des bonus des dirigeants : comme avant. La morale du capitalisme : comme avant. Les impératifs de rentabilité des investissements (2) : comme avant.
Goldman Sachs nous rappelle ce passage de l’Ecclésiaste : « Ce qui a été, c’est ce qui sera ; et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera ; et ainsi il n’y a rien de nouveau sous le soleil. » (3)
Oubliés les discours gauchisants de notre président, oubliés les appels de la plupart de nos députés sur la nécessaire moralisation des règles financières, oubliés les appels, main sur le cœur, à la refondation du capitalisme.
Certains dirigeants (et même les consommateurs que nous sommes tous !) ne veulent ni se remettre en question, ni remettre en question leurs principes, leurs habitudes. Le statu quo est plus fort, plus facile à suivre, que la recherche d’un nouveau chemin, par définition inconnu. On remplace alors le changement par le discours sur le changement, le progrès par l’incantation, les actes par la simple rhétorique.
Le capitalisme n’a pas besoin de se refonder, et encore moins de se moraliser (4). Le capitalisme se ressource lui-même. Sans personne. Mais toujours avec profit.
Si vous cherchez quelque chose de nouveau sous le soleil, ne cherchez pas dans le capitalisme. En dépit de nombreux oracles prédisant un nouveau monde, il n’est pas certain qu’il y aura quelque chose de nouveau sous le soleil capitaliste. Autant le savoir avant. Sinon on risque d’être déçu et de dire, à l’instar du perroquet de M. Balthazar dans l’Oreille cassée: « caramba, encore raté » !
Vincent Toche
Never be Lost In Management !
(1) Marc-Aurèle, empereur-philosophe, du IIème siècle après JC
(2) Ne dit-on pas « retour sur investissements », ou ROCE pour « return on capital employed » ? Est-ce juste une coïncidence ?
(3) Ecclésiaste, 1-9
(4) Sur capitalisme et morale, lire les analyses pertinentes d’André Comte-Sponville dans « le capitalisme est-il moral ?», Albin Michel, 2004
04 juin 2009
Les patrons : responsables de la crise ou simples boucs émissaires ?
La crise est là et, semble-t-il, pour longtemps. Les soubresauts boursiers sporadiques, que certains interprètent comme des signes de reprise, ne sont pas toujours convaincants. Les experts, de tous bords, s’acharnent à trouver les bons remèdes alors même que les origines de cette crise, pourtant l’une des plus graves depuis 100 ans, ne passionnent pas les politiques et restent, pour le moins incompréhensibles. Crise des subprimes, crise financière, crise systémique liés à la financiarisation de l’économie, crise du libéralisme,… tout y passe. Et, au bout de la chaîne, le pauvre consommateur reste abasourdi. Pour les calmer, certaines personnes, comme les patrons d’entreprises, hier idolâtrées, sont aujourd’hui jetées en pâture. Dans ce contexte de crise inexpliquée, de gestion de crise mal maîtrisée, le recours aux bouc-émissaires est fréquent. Et si René Girard avait raison ?
De la crise économique… … à la crise sacrificielle
Prenons Daniel Bouton, l’emblématique patron de la Société Générale la France. Certains
René Girard, en bon connaisseur des mythes et exégète perspicace des textes anciens, voit dans la notion de sacrifice quelque chose de plus profond et de plus fondamental. Ainsi, il voit dans les évangiles non seulement le récit d’un meurtre mais aussi le récit d’une refondation en citant, par exemple l’évangile selon Jean: « Vous ne percevez même pas que c'est votre avantage qu'un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière » (2). Le meurtre de Jésus permettrait à la communauté de se refonder et de repartir de l’avant. Le sacrifice n’est jamais inutile. Au contraire, il est salvateur car il permet de dépasser la crise. Bouton
I. La crise ou l’indifférenciation
Pour René Girard, l’origine des crises est d’ordre culturel. La crise, c’est d’abord un mythe qui ne fonctionne plus. C’est ce qu’il appelle l’« indifférenciation ». Un état d'indifférenciation se caractérise par une perte de pouvoir des institutions sociales, une perte de leur légitimité, ou un arrêt de leur fonctionnement. Quand l’ordre social est perturbé, cela signifie que les mécanismes de reconnaissance sociale ne sont plus suffisamment efficaces. La confusion se crée et, dans les difficultés, les gens se sentent, de manière indifférenciée, victime de cette crise et s’agrègent en foule, s’opposant peu à peu à des autorités chancelantes tout en recherchant les responsables et les coupables. Le conflit (3) est là, latent. Apparait alors ce que René Girard appelle des « stéréotypes de la persécution » que l’on retrouve pratiquement dans tous les mythes : peste, choléra, régicide, infanticide ou viol. Ils symbolisent la destruction du lien social. La foule est ainsi prête à rechercher, de manière souvent aveugle et maladroite, la cause de tous ses malheurs, pour le meilleur et pour le pire.
II. Le bouc émissaire ou le tous contre un de la violence collective
Quand la foule cherche, elle trouve. Le responsable désigné n’est pas toujours le coupable. Peu importe. La foule veut du sang, elle aura du sang (voir le film récent de Mel Gibson Apocalypto).
« La violence inassouvie cherche et finit toujours par trouver une victime de rechange. A la créature qui excitait sa fureur, elle en substitue soudain une autre qui n’a aucun titre particulier à attirer les foudres du violent, sinon qu’elle est vulnérable et qu’elle passe à sa portée »
La victime sacrificielle est donc avant tout une victime de substitution. Elle fournit à la foule quelque chose à se mettre sous la dent ! Une seule condition de succès : l’unanimité. Le bouc émissaire doit faire l’unanimité contre lui. Et c’est vrai depuis la Bible. René Girard
III. Le sacrifice
Le sacrifice, c’est la conclusion de la crise et la réaffirmation de l’unité de la communauté.
« Le sacrifice a pour fonction d’apaiser les violences intestines, d’empêcher les conflits d’éclater »
Ce sacrifice permet surtout de passer à autre chose. C’est une violence temporaire, limitée dans le temps, qui permet à la communauté d’aller de l’avant. C’est un crime sans criminel, une violence sans risque de représailles, sans risque de vengeance : une violence qui stoppe la violence : « Le sacrifice rituel est fondé sur une double substitution ; la première, celle qu’on ne perçoit jamais, est la substitution de tous les membres de la communauté à un seul ; elle repose sur le mécanisme de la victime émissaire. La seconde, seule proprement rituelle, se superpose à la première ; elle substitue à la victime originelle (qui appartient à la communauté) une victime appartenant à une catégorie sacrifiable (extérieur à la communauté) ».
De la crise sacrificielle… à la crise économique
Que peut bien nous dire René Girard sur la crise économique ? Tout simplement que nous appliquons à la lettre sa théorie du bouc émissaire. Nous ne cherchons pas à expliquer la crise, encore moins à identifier les responsables. Nous créons des boucs émissaires pour pouvoir vivre, malgré la crise qui nous frappe de manière indifférenciée. Sans ces boucs émissaires à la Bouton, cela serait la guerre de tous contre tous, et la violence sociale serait insupportable. Le bouc émissaire nous permet de trouver un responsable qui a une bonne tête de responsable. Bref, le bouc émissaire arrange tout le monde : il permet de trouver un responsable à bon compte et de pouvoir passer à autre chose, sans se poser trop de questions. C’est la fonction de base du mythe, la clé de voute de tout le système mythologique : donner un cadre de vie et de pensée, qui évitent les questions gênantes.
Le bouc émissaire a un rôle central dans la crise sacrificielle de la théorie de René Girard comme Bouton dans la crise économique. Tous les 2 constituent une charnière à partir de laquelle tout se cristallise, et se joue. Pour René Girard, en effet, « le bouc émissaire est à la fois transgresseur et restaurateur de l’ordre. » Il est tout à la fois le malade et le médecin, la maladie et le remède, le coupable et le sauveur ! Ce sont les deux faces du sacré. Au moment de la phase d’accusation (victimisation par la foule), le bouc émissaire représente le moment négatif du mythe. En revanche, au moment de la phase de réconciliation de la communauté (sacrifice rituel), le bouc émissaire représente le moment positif du mythe. Ce renversement est pour René Girard la marque même du sacré.
René Girard nous dit clairement que nous vivons encore sous la coupe des mythes et du sacré. Nous ne cherchons pas à comprendre, nous faisons comme les indiens d’Apocalypto : nous organisons des sacrifices pour que la communauté puisse continuer à vivre.
Mais René Girard, en chrétien original, va plus loin. Sa grande thèse, c’est de dire que les Evangiles révèlent et dévoilent le mécanisme du bouc émissaire (5). Les Evangiles ne font que dire au monde qu’il faut arrêter ces cycles infernaux : crise, violence victimaire, sacrifice, crise, etc. Et devenir adulte. Kant disait déjà qu’il fallait que l’homme sorte de sa minorité intellectuelle (voir mon article à ce sujet).
Pour trouver les responsables de la crise économique, il faut, nous dit René Girard, sortir de la crise sacrificielle. Et arrêter le cycle de la violence mimétique (6), qui n’est qu’une suite de violences, qui vont et viennent sans cesser. De bouc émissaire en bouc émissaire, à l’image de la crise économique qui va de cycle haussier en cycle baissier.
Beau programme, non ?
Avant de s’y attaquer, Daniel Bouton et ses anciens amis banquiers devraient relire le discours sur la colline et ils trouveraient ce conseil, qu’ils devraient méditer en ces temps de crise du crédit : « Donne à celui qui te demande quelque chose ; ne refuse pas de prêter à celui qui veut t’emprunter. » (7)
Encore un beau programme en perspective !
NB : A suivre une série d’articles sur « la crise dans la crise » qui passe en revue les impacts de la crise sur le management, la morale, le libéralisme…
Vincent Toche
Never be Lost In Management !
(1) Toutes les citations sont tirées des 3 ouvrages suivants de René Girard: La violence et le sacré - Grasset 1972 et Grasset collection Pluriel 1980 ; Des choses cachées depuis la fondation du monde - Grasset 1978 et Le Livre de Poche 1983 ; Le bouc émissaire - Grasset 1982
(2) Evangile selon Saint-Jean (Jean 11,50)
(3) René Girard amorce là sa théorie de la violence et du conflit : « Le conflit, ce n’est pas la différence mais son absence » (La violence et le sacré)
(4) Lévitique 16, 5-10
(5) « Vous n’y comprenez rien ! Ne voyez-vous pas qu’il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple et qu’ainsi la nation entière ne soit pas détruite ? » (Jean 11, 47-53)
(6) La théorie du désir selon René Girard est originale et est très éclairante pour comprendre notre société de consommation. Quelques extraits : « Le sujet désire l’objet parce que le rival lui-même le désire. » « Le sujet attend de cet autre qu’il lui dise ce qu’il faut désirer. » « Le désir est essentiellement mimétique. ». Il faudra y revenir !
(7) Matthieu 5, 42 - Discours sur la colline.
30 mai 2009
Accor Services : du Ticket Restaurant aux cartes prépayées
C’est l’histoire d’une marque, Ticket Restaurant, devenue célèbre de Sao Paulo à Bombay, et d’un modèle économique original, le prépayé, qui démontre aujourd’hui, dans la crise, sa résilience. Ce secteur méconnu mais en forte évolution a fait l'objet d'une conférence devant 60 membres du pôle Tourisme et Transports de l’Association des anciens HEC. En voici quelques extraits.
Accor Services est l’un des deux grands métiers du groupe Accor. Implanté dans 40 pays, Accor Services est le leader mondial des titres et cartes prépayées. 30 millions de salariés sur 5 continents utilisent ses services, dont l’emblématique Ticket Restaurant, pour un volume d’émission de plus de 12 milliards d’euros.
Crée en France en 1962, le Ticket Restaurant est au départ un simple bon d’échange : une solution pour déjeuner chaque jour en dehors de l’entreprise dans le restaurant de son choix. Il prend son essor avec l’ordonnance de 1967 en devenant un titre prépayé source d’avantages économiques et sociaux. En effet, le salarié peut se restaurer à un prix raisonnable puisque son employeur participe au coût du repas. Ce dernier fait coup double en bénéficiant d’exonérations de charges sociales et fiscales incitatives, tout en contribuant à la satisfaction de ses salariés, qui bénéficient d’un surcroît de pouvoir d’achat également exonéré. Au bout de la chaîne, les restaurateurs affiliés au Ticket Restaurant reçoivent une clientèle additionnelle, régulière et fidèle. Fluidité et simplicité caractérisent donc le modèle du Ticket Restaurant, qui fonctionne sur le principe d’une chaîne dans laquelle chaque acteur a un rôle à jouer.
Le Ticket Restaurant contribue aussi à soutenir la demande et la croissance, en servant de régulateur social et économique. C’est notamment le cas d’une de ses premières déclinaisons, le Ticket Alimentation, inventé pour la première fois au Brésil à la fin des années 70, et étendu par la suite aux principaux pays d’Amérique Latine. Fonctionnant sur le même modèle que le Ticket Restaurant, il permet au salarié d’acheter des produits alimentaires et donc de nourrir des familles entières. Par la suite, toutes les créations de nouveaux titres resteront placées sous ce double signe économique et social, dopant l’emploi, luttant contre l’économie informelle et contribuant à tisser des liens sociaux entre employeurs et employés.
Accor Services a connu une croissance quasi ininterrompue depuis le lancement du Ticket Restaurant. Sa croissance s’articule autour de deux axes majeurs. D’abord, l’extension géographique, avec deux zones prioritaires, l’Europe et l’Amérique latine, et plus récemment les Etats-Unis et l’Asie, qui constituent en quelque sorte la « nouvelle frontière » des années à venir. De manière étonnante, Accor Services considère le Brésil ou le Mexique comme des pays matures, puisqu’ouverts depuis 30 ans et représentant un part importante de l’activité, puisque l’Amérique Latine représente 44% du volume d’émission mondial (montant total des valeurs faciales de titres ou de cartes émises). Accor Services a également développé son portefeuille de services car son métier exige, avant de vendre un service, de l’inventer en grande part. Au-delà des solutions alimentaires, Accor Services s’est développé notamment dans les services à la personne où les besoins sont innombrables. Les Tickets CESU en France ou les Childcare Vouchers au Royaume-Uni constituent un mouvement de fond des entreprises de plus en plus attentives à aider leurs salariés à concilier vie professionnelle et vie privée. Accor Services a également innové dans les outils de récompenses et de fidélisation des salariés ou des forces de vente en créant de nombreux chèques cadeaux de part le monde ou en acquérant de nombreuses entreprises, comme les solutions Kadéos en France.
Le modèle économique des services prépayés nécessite peu d’investissements et comporte quatre sources de revenus : le client, acheteur du service, le marchant affilié qui paie une commission d’apporteur d’affaires à Accor Services, les intérêts financiers et, le cas échéant, la valeur des titres perdus ou périmés.
La première caractéristique singulière de ce métier, c’est que, s’il est vendu une fois, il bénéficie à plusieurs. Pour chaque vente, il y a bien un acheteur (l’entreprise), mais trois partenaires qui sont autant de bénéficiaires : de Accor Services à l’entreprise, de l’employeur à l’employé, du salarié à l’affilié et enfin, pour boucler la boucle, de l’affilié à Accor Services. A chaque étape, pour chaque intervenant, le produit est le même mais le bénéfice est différent. Dans cette « servuction » un peu spéciale, le partenaire consomme le service, puis le passe à un autre, à l’image du titre papier passant de main en main. La chaîne de valeur du titre est avant tout une chaîne de bénéficiaires.
La deuxième caractéristique de ce service est l’importance dela confiance. Accor Services joue en effet le rôle d’un tiers de confiance, qui apporte une véritable plus-value pour tous en proposant une solution à la fois globale et totalement personnalisée. Il se porte garant de la transaction, de l’échange entre toutes les parties entre lesquelles la confiance réciproque ne va pas forcément de soi. Mais, en créant un dispositif pouvant associer un cadre juridique, des technologies de sécurisation des supports (titre papier ou carte de paiement), un statut d’émetteur et, bien sûr, une image de marque, Accor Services assure le bon fonctionnement de la chaîne et de son intégrité. La chaîne de bénéficiaires devient alors un cercle vertueux pour tous.
Le troisième élément singulier de ce service est son caractère à la fois tangible et intangible. Le Ticket Restaurant, comme la plupart de ses déclinaisons ultérieures, est souvent un des seuls objets matériels que le salarié porte en permanence sur lui et dont le montant est l’objet de discussion lors de déjeuners entre collègues… Ce service, plutôt intangible dans son principe, est en fait matérialisé par un support, le carnet de tickets ou, de plus en plus, par une carte prépayée. Accor Services, d’ailleurs, parle plus volontiers de « produit » que de « service » quand il parle de titres. Ce choix n’est pas anodin et cache en fait une organisation plus industrielle qu’on ne le croit souvent. Derrière chaque carnet de tickets, il y a des titres papier hautement sécurisés et une logistique de livraison complexe. Derrière chaque carte prépayée, il y a une constante innovation technologique qui permet à Accor Services d’avoir une relation commerciale plus personnalisée. C’est pourquoi certains analystes, à propos de Accor Services et de ses services, parlent de « monnaie relationnelle »…
Dans les années 60, le monde du travail a commencé d’évoluer de façon significative : banalisation de la journée continue, augmentation du travail féminin, accroissement des temps de transport, effacement des frontières entre les sphères du travail et de la vie privée. Pour ces nouveaux modes de vie, il fallait inventer de nouveaux « modes d’emploi ». Accor Services ne fait finalement qu’accompagner un monde qui change. Mais quelque soit l’attachement au petit carnet de papier colorés, Accor Services doit changer aussi. Nouvelles technologie obligent, après le Brésil, pays précurseur, le Ticket Alimentation est même devenu électronique dans une grande partie de l’Amérique Latine. Au Royaume-Uni, le Ticket Childcare est commercialisé et opéré via internet. Un quart des transactions sont aujourd’hui électroniques. Cartes, Internet, téléphonie mobile… l’avenir de Accor Services est tout tracé. Indubitablement, les nouvelles technologies vont dématérialiser encore plus les services prépayés. Accor Services contribue ainsi à la montée en puissance de l’économie de l’immatériel, pariant toujours plus sur l’innovation et les technologies de l’information. Accor Services est ainsi au cœur du développement d'une économie de services dans laquelle les idées et les marques jouent un rôle essentiel. Cette économie n'a pas de fondement physique et place, au coeur de la création de valeur, ce qui, au sens propre, n'a jusqu'à présent pas vraiment eu de prix : l'imagination, le talent, l'inspiration.
Vincent Toche
Never be Lost In Management !
NB : pour plus d’informations sur ACCOR SERVICES et les services prépayés, cliquez ici.
03 avril 2009
L’argent facile ou le retour du veau d’or ?
Après Cheuvreux, Natixis, Société Générale, Valéo, et les autres (1), les français viennent d’en apprendre beaucoup sur les instruments de motivation des dirigeants et sont maintenant devenus incollables sur les bonus, les stock-options ou les « golden parachutes ». En l’absence de règles claires ou, à défaut, transparentes, les dirigeants semblent faire ce qu’ils veulent, sans contraintes, ni gendarmes. Cela rappelle l’histoire du veau d’or (2), quand le peuple d’Israël rompt l’alliance récemment conclue avec Dieu.
Le « veau d’or » ou la nouvelle idole
Relisons la Bible. Moïse la Loi. Mais
Dieu leur dit, rapporte Moïse : « ‘Que chacun de vous prenne son épée ; passez et repassez d’un bout à l’autre du camp et tuez vos frères, vos amis, vos voisins’. Les enfants de Lévi firent ce qu’ordonnait Moïse et environ trois mille hommes parmi le peuple périrent en cette journée. »
Quand Moïse n’est pas là, les Israélites dansent…
Cette parabole est avant tout une critique de l’idolâtrie. L’idolâtrie, c’est la rupture du lien direct entre Dieu et son peuple, et la création volontaire d’une interférence. Ce lien de remplacement conduit donc inexorablement au relâchement de la relation avec Dieu. Et cette interférence, ce medium, peut aller jusqu’à remplacer Dieu, et donc par là même le nier. C’est pourquoi les religions (chrétienne, judaïque ou musulmane) condamnent toujours de manière aussi véhémente les idoles de toute nature.
On peut aussi, de manière à la fois plus prosaïque et plus métaphorique, y voir la représentation d’une idole particulière, devant laquelle beaucoup « se sont inclinés et lui ont offerts des sacrifices » comme l’or ou les bijoux. En un mot, l’argent. La Bible d’ailleurs nous met d’ailleurs sur la piste. A
Quand la loi n’est pas là…
En un mot, le veau d’or n’est une idole qu’en l’absence de loi. Le veau d’or n’existe que parce que Moïse est parti, que les Tables de la Loi ne sont pas connues ou ont été oubliées. Bouton et ses acolytes sont un peu comme les Israélites sans Moïse. Sans règle, sans loi qui les encadre, ils se sont rués sur les veaux d’or de notre époque et ont mangé, bu et se sont divertis. Ils se sont fabriqués un nouveau dieu et en ont fait leur idole. Sans Moïse pour les guider, ils se sont perdus et ils risquent peut-être aussi de nous perdre nous-mêmes.
Qu’on ne se méprenne pas : mon point n’est pas de dire que les bonus ou les stock-options sont une aberration managériale et encore moins morale. Je n’hurle pas avec les loups. Ce sont des outils de management qui ne sont ni bons, ni mauvais en soi. Tout dépend de leurs montants (principe de décence) et de leurs critères d’attribution (principe d’équité). Avant l’histoire du veau d’or, ni Dieu ni Moïse n’ont jamais dit aux Israélites qu’il fallait renoncer à toutes les boucles d’or, à toutes les parures. Moïse ne prône pas l’ascétisme mais le respect des règles de bon sens. C’est la même chose pour les bonus et les stock-options. Le principe en soi n’est pas forcément mauvais à condition que les critères d’attribution soient clairs, mesurables, transparents. Surtout, il faut que leur attribution soit liée à la performance, et que cela ne soit pas réservé à quelques uns. Si ce n’est pas le cas, comme cela semble le cas aujourd’hui malheureusement pour certains, la foule se déchaîne, et la violence remplace le débat. Un autre mécanisme se met en place.
« La violence inassouvie cherche et finit toujours par trouver une victime de rechange A la créature qui excitait sa fureur, elle en substitue soudain une autre qui n’a aucun titre particulier à s’attirer les foudres du violent, sinon qu’elle est vulnérable et qu’elle passe à sa portée » (3)
Cela ne vous rappelle rien ?
A suivre dans notre prochain article : « Les nouveaux boucs émissaires »
Vincent Toche
Never be Lost In Management !
(1) Natixis a versé 70 millions d’euros versés sous forme de bonus à ses traders; Cheuvreux, filiale du Crédit agricole, supprime 75 emplois mais distribue 51 millions d'euros de bonus à ses top managers; la Société Générale
(2) Dans la Bible, Exode, 35.1-35
(3) René Girard
24 janvier 2009
La crise, entre cycle court et longue durée
La crise actuelle est particulièrement violente. Cette brutalité est visible, partout, dans presque toutes les entreprises, et tous les pays. Le risque, c’est de ne voir que cela. De ne s’en tenir qu’à ce qui se voit, ce qu’on ressent. Par habitude (les crises, ça va ça vient), par souci du quotidien ou de l’urgence (comment réagir à la crise ?) et par paresse intellectuelle surtout. Pour voir la crise autrement, pour voir la crise au-delà de la crise, pour « rendre visible invisible », il faut faire l’effort de se détacher de l’événement. Rien de mieux alors qu’un détour par Braudel pour repérer la longue durée dissimulée sous le cycle court des contingences.
Les 3 temps de l’histoire selon Braudel
Parmi les textes de Braudel les plus connus, figure sans nul doute la préface de la première édition d’un de ses livres-sommes: La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II (1949). On se rappelle la phrase qui ouvre ce livre (« j’ai passionnément aimé la Méditerranée ») qui introduit les 3 temps de l’histoire selon Braudel (1).
D’abord, le temps court de l’événement, celui que Braudel appelait ironiquement « l’histoire-batailles ». C’est «une histoire à oscillations brèves, rapides, nerveuses», «une agitation de surface », des «vagues que les marées soulèvent sur leur puissant mouvement», bref, le temps individuel, objet de la micro-histoire. Bref, notre histoire.
Ensuite, le temps moyen de la conjoncture, qui est «une histoire lentement rythmée». C’est l’histoire économique et sociale chère à l’Ecole des Annales.
Enfin, le temps, quasiment immobile, de la structure, de la très longue durée. Ce temps géographique (ou « géo-histoire ») est ce qui intéresse le plus Fernand Braudel car cette partie est la moins visible, et par conséquent la moins étudiée. C’est l’histoire de la Méditerranée, de son climat, de ses civilisations.
La crise, révélateur des brûlures de l’histoire
Il suffit d’écouter la radio, de lire les journaux, ou simplement de regarder autour de soi : la crise a un impact catastrophique. Mais, ne nous trompons pas. La crise financière fait bien partie du temps court de Braudel. Le découplage entre économie réelle et économie financière (la fameuse « financiarisation » de l’économie), source a priori de tous nos maux, est plutôt récent et date au maximum du début des années 90. C’est la partie visible de l’iceberg : ce qu’on voit, ce qu’on ressent, et ce qui fait mal à beaucoup d’entre nous (et je ne parle pas uniquement de ceux qui ont placé des Madoff !!). Et la crise n’est pas finie ! Les cours de bourse vont continuer à jouer aux yo-yo, les drames, les larmes vont se multiplier. Nous sommes bien dans cette histoire «à oscillations brèves, rapides, nerveuses » dont parlait Braudel qui continuait ainsi: « ultra-sensible par définition, le moindre pas met en alerte tous les instruments de mesure de l’histoire. Mais telle quelle, c’est la plus passionnante, la plus riche en humanité, la plus dangereuse aussi ». Puis, il nous prévient, et ce message porte encore à l’aune de cette année 2009: « Méfions-nous de cette histoire brûlante encore, telle que les contemporains l’ont sentie, décrite, vécue, au rythme de leur vie, brève comme la nôtre. Elle a la dimension de leurs colères, de leurs rêves et de leurs illusions.» Braudel nous dit en quelque sorte que cette histoire, celle que nous vivons, est trompeuse, qu’elle ne nous dit pas tout, ou plutôt qu’elle a tendance à nous voiler la réalité…
La crise au-delà de la crise
Comment voir ce qui n’est pas visible ? Même Braudel s’interrogeait : « Comment ces vagues de fond soulèvent-elles l’ensemble de la vie méditerranéenne ? » Par l’histoire, par le temps long. Braudel avait un demi-millénaire de recul, mais qu’avons-nous ? 6 mois tout au plus…
Cette crise ne marque peut-être pas le début de quelque chose, mais plutôt, le début de la fin. Si cette crise est un marqueur de l’histoire, elle marque moins le début d’histoire que le début de sa révélation… Et si la crise était le signe d’un effondrement qui a déjà eu lieu ?
Je vous propose donc de jouer les historiens de la longue durée, en histoire-fiction. Dans 50 ans, 100 ans, que pourraient voir les Braudel du futur ?
Avançons quelques hypothèses.
1. La fin du fordisme ?
La crise de l’industrie automobile est à cet égard symbolique. GM serait-il l’USINOR de ce début de siècle ? Cette fin du fordisme a sans doute déjà commencé il y a bien longtemps, au moins depuis les années 70. La crise actuelle ne serait alors que la poursuite, voire la conclusion, des événements de mai 68, qui ont autant libéré les mœurs que révélé le consumérisme triomphant. La hausse continue de la part des services dans l’économie en est un autre signe. Sans coup férir, les services (banques, assurances, santé, loisirs ou services à la personne) sont passé du tiers de l’économie à près de 80%. Derrière la fin du fordisme, se cache aussi la crise de la représentativité (les syndicats, les élections, …), l’épuisement des luttes ouvrières, le vieillissement de nos modes de production. La fin d’un certain monde, la fin d’un certain mode de vie aussi.
2. La fin du capitalisme ?
Certains en arrivent alors à imaginer la fin du capitalisme et un nouveau mode de consommation, plus durable, plus vert, plus respectueux de l’environnement, et voient dans la chute de la consommation, non pas un problème mais, au contraire, la solution. D’autres encore parlent du « nouveau capitalisme ». Mais à regarder de près, il ressemble follement à l’autre, à quelques régulations près. Améliorer nos méthodes de régulation est nécessaire, indispensable même, mais cela ne changera pas le capitalisme, en tout cas dans ses fondements.
3. La fin de l’Occident ?
Quand on voit l’expansion continue de la Chine, de l’Inde et de l’Asie en général depuis 20 ans, il est permis de douter de la fin du capitalisme. Existe-t-il un pays plus capitaliste que la Chine ? Il suffit de se promener dans la « vieille ville » de Shanghai, dans les foires de Canton ou dans la zone high-tech de Beijing pour en douter… Ce ne serait donc pas la fin du capitalisme mais la fin de l’occident, avec un déplacement du centre du monde de l’occident vers l’Asie. C’est l’hypothèse optimiste : un déplacement géographique du capitalisme. Les grandioses JO de Beijing tenus en 2008 ne marqueraient-ils pas, au moins symboliquement, ce renversement du monde?
Une autre vision est cependant possible : il ne s’agit plus seulement d’une translation géographique (un peu comme le concept des « villes-monde » cher à Braudel), mais de la fin d’une idée de civilisation, historiquement datée. Car l’occident chinois est surement très capitaliste, parfois même très occidental dans son mode de vie apparent, mais il est aussi très différent de « l’occident occidental », fondé sur les valeurs (pour faire simple et aller vite) des révolutions américaine et française. Pour « l’occident » à la chinoise, que deviennent les notions, a priori imbriqués et indissociables, de Lumières, de Raison, de Progrès scientifique, de Démocratie, de Contrat Social ou d’Egalité ? L’occident chinois, dominateur, risque d’être très éloigné du notre…
Le problème aujourd’hui est donc moins la crise que la façon de la regarder. En changeant notre focale, on s’aperçoit que ce qui est difficile, c’est le manque d’idées neuves. Au XVIIIème siècle, l’occident a eu Rousseau et la théorie du Contrat Social. Au XIXème siècle, nous avons connu Marx et son Capital, Darwin et son Origine des espèces, suivi de près d’autres remises en question du sujet avec Freud ou Einstein. Aujourd’hui, on entend Alain Minc ou Jean-Marie Messier, Nicolas Sarkozy ou Martine Aubry, BHL ou Florence Foresti. Ils ne sont pas inintéressants, même parfois drôles, mais sont-ils suffisants ? Sont-ils assez novateurs, assez disruptifs ?
En 1864, après sa réélection, Abraham Lincoln a décrit dans son message au Congrès sa méthode pour sortir les Etats-Unis de la terrible guerre de sécession : « Les dogme du passé paisible sont inadaptés au présent tempétueux... Puisque nous sommes confrontés à du neuf, nous devons penser neuf et agir neuf. » (2)
Et pourquoi pas, maintenant ?
Vincent Toche
Never be Lost In Management !
(1) Les 3 temps correspondent aux «intrigues» des trois volumes qui composent l'ouvrage en des termes empruntés au lexique marin: La part du milieu (premier tome), Destins collectifs et mouvements d'ensemble (deuxième tome), Les événements, la politique et les hommes (dernier tome). Lire cette belle préface sur : http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/logphil/textes/textesm/braudel1.htm
(2) “The dogmas of the quiet past, are inadequate to the stormy present. The occasion is piled high with difficulty, and we must rise -- with the occasion. As our case is new, so we must think anew, and act anew. We must disenthrall ourselves, and then we shall save our country.” Lire le discours complet sur: http://showcase.netins.net/web/creative/lincoln/speeches/congress.htm. Lincoln est le modèle du nouveau président Obama…
Ma petite entreprise
Une chanson d’Alain Bashung qui est toujours d’actualité…
http://fr.youtube.com/watch?v=jGqHgV5SOFA
Ma petite entreprise
Connaît pas la crise
Épanouie elle exhibe
Des trésors satinés
Dorés à souhait
J'ordonne une expertise
Mais la vérité m'épuise
Inlassablement se dévoile
Et mes doigts de palper
Palper là cet épiderme
Qui fait que je me dresse
Qui fait que je bosse
Le lundi
Le mardi
Le mercredi
Le jeudi
Le vendredi
De l'aube à l'aube
Une partie de la matinée
Et les vacances
Abstinence
Ma petite entreprise
Ma locomotive
Avance au mépris des sémaphores
Me tire du néant
Qu'importe
L'amour importe
Qu'importe
L'amour s'exporte
Qu'importe
Le porte à porte
En Crimée
Au sud de la Birmanie
Les lobbies en Libye
Au Laos
L'Asie coule à mes oreilles
Ma petite entreprise
Connaît pas
la crise
S'expose au firmament
Suggère la reprise
Embauche
Débauche
Inlassablement se dévoile
Et mes doigts de palper
Palper là cet épiderme
Qui fait que je souque
Qui fait que je toque
À chaque palier
Escalier C
Bâtiment B
À l'orée de ses lèvres
Qu'importe
L'amour importe
Qu'importe
L'amour s'exporte
Je perds le nord
Au Cap Horn
Quand je vois se poindre
Les Pyramides
Nez à nez
Mes lubies
L'Asie coule à mes oreilles
Ma petite entreprise
Connaît pas la crise
Épanouie elle exhibe
Des trésors satinés
Dorés à souhait
Le lundi
Le mardi
Le mercredi
Le jeudi
Le vendredi
De l'aube à l'aube.
Vincent Toche
Never be Lost In Management !
13 janvier 2009
Le marché des croisières : dynamisme et enjeux
Georges AZOUZE, Président de Costa Croisières France, a bien voulu présenter ce secteur méconnu mais en forte évolution. Le marché européen L’industrie de la croisière représente près de 180.000 emplois en Europe. L’Europe est en effet le leader mondial de la conception et de la construction de paquebots de croisière : 10 grands navires sont construits annuellement en Europe. En revanche, l’Europe ne représente qu’un quart du marché mondial en flux réceptifs, avec 3,3 millions de passagers contre 14,4 millions dans le monde. Mais, sa part relative croît car le marché européen est en train de rattraper son retard: sur 140 millions de vacanciers européens, seulement 2% ont choisi la croisière, contre 6% aux Etats-Unis ! L’Europe constitue donc un énorme potentiel de croissance : le nombre de passagers est estimé à près de 5 millions en 2014. La France est un bon exemple de ce retard : seulement 280.000 français ont choisi la croisière l’année dernière. Notre pays n’est qu’en 5ème position, loin derrière l’Allemagne, l’Italie ou même l’Espagne. 41% des français qui sont partis en croisière l’ont fait pour la première fois… La croisière, une formule d’avenir Historiquement, la croisière, c’est un paquebot de ligne (par exemple le célèbre « Jean Mermoz ») reconfiguré pour les vacanciers. C’est aujourd’hui un véritable « village resort flottant » entièrement conçu et décoré pour le plaisir des passagers, avec de multiples activités : piscine, spa, fitness, restaurants, et même des spectacles dignes des meilleurs de Broadway, … Aujourd’hui, les bateaux sont tellement ébouriffants (notamment les décors et les ambiances toujours très recherchées) qu’ils sont devenus parfois la raison d’être de la croisière : le vacancier choisit le bateau autant qu’il choisit la destination. La première destination de la croisière, c’est le bateau lui-même ! Si le bateau a changé, les passagers aussi. La moyenne d’âge a baissé : de 55 ans en 1990, elle est passée à 45 ans aujourd’hui. La formule n’est donc pas réservée au marché des seniors. C’est même devenu une solution attractive pour les familles avec enfants, puisque les enfants jusqu’à 18 ans ne payent pas ! Ramené par personne, le coût d’une croisière devient ainsi particulièrement compétitif. L’image de luxe prend donc un sacré coup de vieux : la croisière devient bon marché (entre 100 et 150€ par jour et par personne) et jeune ! L’exemple vient de l’Italie, pays précurseur où près de 1 mariage sur 4 se termine sur un bateau. La nuit de noces a de plus en plus l’air marin… Costa, le N°1 en Europe Leader en Europe et en France, Costa Croisières, qui appartient depuis 1997 au leader mondial du secteur – Carnival - possède 12 paquebots, qui battent pavillon italien et voguent tout au long de l’année (près de 600 départs/an) en Méditerranée, Europe du Nord, Caraïbes, Amérique du Sud, Golfe Persique, Asie et Océan Indien. L’investissement de Costa dans le programme d’expansion de sa flotte (5 paquebots seront livrés d’ici 2012) correspond à 5,5 milliards d’Euros. A ce jour, la compagnie Costa présente donc la plus grande flotte destinée à la clientèle européenne, avec des navires de « nouvelle génération » conçus pour de véritables vacances en mer. Mais ce challenge est d’autant plus important que le modèle économique de la croisière impose des taux de remplissage proche de 100%. L’année qui vient sera donc cruciale tant pour le secteur et que pour le groupe Costa. La croisière devra démontrer son attractivité malgré un environnement économique difficile. Et Costa devra faire la preuve de sa capacité à séduire encore plus de vacanciers dans des bateaux de plus en plus gros (3.000 places) ! Et, comme souvent dans les sociétés de service, la différence se fera sur la qualité du service et du personnel car, ne l’oublions pas, il y a un membre d’équipage pour 2 à 3 passagers… Vincent Toche
Never be Lost In Management !
Pour en savoir plus, rendez-vous sur le Wiki du groupement HEC Tourisme : http://hec-tourisme.groupehec.asso.fr
