Lost in Management

15 janvier 2011

Rousseau contre Ben Ali

Ben Ali est parti, mais la révolution du jasmin ne fait que commencer. Les tunisiens doivent tout reconstruire. En commençant par les fondements. Pour repartir du bon pied, la relecture de Rousseau peut aider.

C’est le célèbre début du Contrat Social, publié en 1762 :
Rousseau_contrat_social« L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d'être plus esclave qu'eux. Comment ce changement s'est-il fait? Je l'ignore. Qu’est-ce qui peut le rendre légitime? Je crois pouvoir résoudre cette question. Si je ne considérais que la force et l'effet qui en dérive, je dirais: «Tant qu'un peuple est contraint d'obéir et qu'il obéit, il fait bien; sitôt qu'il peut secouer le joug, et qu'il le secoue, il fait encore mieux: car, recouvrant sa liberté par le même droit qui la lui a ravie, ou il est fondé à la reprendre, ou on ne l’était point à la lui ôter». Mais l'ordre social est un droit sacré qui sert de base à tous les autres. Cependant, ce droit ne vient point de la nature; il est donc fondé sur des conventions. Il s'agit de savoir quelles sont ces conventions. »

Et un peu plus loin sur le droit du plus fort :
« Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit, et l'obéissance en devoir. De là le droit du plus fort; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe. Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot? La force est une puissance physique; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté; c'est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir? »

Puis sur le contrat social :
«Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même, et reste aussi libre qu'auparavant.» Tel est le problème fondamental dont le Contrat social donne la solution.»

Amis tunisiens, bon courage pour passer de la révolution du jasmin à la démocratie du jasmin.

Et, bonne lecture !

Vincent Toche
Never be Lost In Management !

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12 décembre 2010

Crise de neige

Il a neigé sur l’Ile de France : grosse pagaille. Comme quoi, quelques flocons peuvent perturber une grande métropole comme Paris. Que faut-il en penser ? Est-ce la nature qui se venge ? Ou le simple désordre d’un monde trop ordonné ?

Moi, aussi, comme tant d’autres, je me suis retrouvé dans la pagaille. J’étais allé visiter un salon au Parc des Exposition de Villepinte en voiture. A 15h, tout était déjà blanc, et cela patinait fort. Mais, à la différence de beaucoup d’autres, accro à leur voiture, j’ai garé la mienne pour prendre le RER et suis rentré sur Paris en moins de 45 minutes.

Maitre et possesseur de la nature ?

Ce qui est sûr, c’est que quelques flocons peuvent paralyser une métropole de 10 millions d’habitants, bien plus efficacement que des manifestants ou des grévistes. Si notre président ne voit plus les grévistes, il n’a pas pu louper les flocons.

Malgré la Météo, les services de police, les pompiers, la gendarmerie, la Préfecture de Police, le sable, le sel et le gouvernement toujours mobilisé, en deux heures, la messe est dite : pagaille noire sur neige blanche.

Descartes_Discours_de_la_Methode_1_L’homme n’est donc pas tant que cela « maître et possesseur de la nature », comme le disait ce bon Descartes, en 1637, dans le Discours de la méthode.

Alors que le sommet de Cancun (16ème sommet de l'ONU consacré aux changements climatiques qui s'est déroulé au Mexique du 29 novembre au 10 décembre 2010) a de nouveau accouché d’une souris, il est bon que la nature reprenne ses droits, ou plutôt reprenne des droits qu’on ne lui a jamais vraiment octroyés.

Posséder la nature c’est en faire un objet. C’est la soumettre au bon vouloir de l’homme, et à son propre désir. Désir infini de connaissances et d’expériences de toutes sortes. Maitriser la nature ou en devenir maître, c’est l’asservir et en faire un esclave. Cette célèbre phrase a pu justifier (et justifie parfois encore) toutes les dérives des sciences, et l’exploitation sans limite de la terre. On en revient, et heureusement.

Ni Dieu ni maître ?

Cela dit, Descartes est plus mesuré que ses exégètes et parle des sciences qui lui ont « fait voir qu'il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie ». Vision pratique, non spéculative, pragmatique s’il en est. Lisons donc le discours de Descartes comme un appel à la recherche scientifique, et non pas uniquement comme la volonté de soumettre la nature à l’homme, qui apparait non seulement moralement condamnable et écologiquement désastreux, mais aussi difficilement réalisable. Peut-on vraiment dire qu’on maîtrise la nature quand quelques flocons vous empêchent de rouler ? L’homme a une maîtrise relative de la nature et cette nature ainsi possédée semble bien réfractaire à son autorité…

Cette semaine, les apprentis « maîtres et possesseurs de la nature », coincés dans leur voiture ou les pieds dans la neige, n’avaient pas l’air de maîtriser quoi que ce soit ! Et, à part leur inutile voiture, il n’avait pas l’air de posséder grand-chose. Pour Descartes d’ailleurs, l’homme est « comme maître et possesseur de la nature », ce qui veut clairement dire qu’il ne l’est pas, car, pour lui, seul Dieu l’est.

La nature ne se venge pas : elle est maître d’elle-même. Ni maître, ni esclave. Ni possessive, ni possédée. Ni dieu, ni maître, comme le chanterait Léo Ferré.

On pourrait résumer tout cela autrement, et bien plus prosaïquement.
Il neige en décembre, et alors ? Pas de quoi fouetter un chat !

Vincent Toche
Never be Lost In Management !

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27 octobre 2010

Le jeu "à qui perd perd"

Les grèves, encore et toujours… En 2007, j’en avais fait un article intitulé Négociation entre égaux ou bataille d’egos ? Le thème étant le même, j’ai relu mon article. Il n’y a pas grand-chose à changer. Malheureusement. Le temps passe, mais ne change rien.

L’éternel retour …

Les français adorent les grèves. Cela fait partie de notre culture, de notre histoire voire de nos mythes ! J’ai parfois du mal à l’expliquer à mes collègues ou correspondants étrangers, qui trouvent quand même bizarre que les français puissent préférer la violence de la grève générale au compromis de la négociation. Qui plus est, sans que personne n’en sorte vraiment gagnant car, dans ce petit jeu du « qui perd gagne », tout le monde perd, un peu, beaucoup, passionnément !

De plus, et ils n’ont pas tort, on a l’impression, de l’étranger, que les français font grève pour les mêmes choses. Toujours et encore. C’est donc l’éternel recommencement. La grève comme moteur de l’histoire ou, plutôt, la grève comme révélateur d’une histoire qui ne change pas. On avait déjà vu ce temps cyclique, qui revient en tournant sur lui-même, par exemple dans la capacité du capitalisme à se régénérer (lire Goldman Sachs ou l’éternel retour). On le voit encore plus clairement avec nos amis grévistes ou gouvernementaux, qui se renvoient la balle, sans progresser, restant sur leurs positions. Plutôt frères siamois qu’ennemis intimes. La bataille des egos fait encore rage…

… du changement qui ne change pas
 
Il y aurait pourtant tant de choses à discuter, à négocier, qui seraient plus structurantes pour l’avenir que le passage symbolique de 60 à 62 ans. Le problème le plus crucial est qu’il n‘y a pas assez de travailleurs cotisants ! Le cœur cotisant des actifs est coincé, voire raboté, année après année. Et de deux côtés.

D’abord du côté des jeunes. Les jeunes sont jeunes de plus en plus vieux, car ils rentrent sur le marché du travail (quand ils y rentrent !) de plus en plus tard. Et de manière de plus en plus précaire. Résultat : moins de jeunes au travail.

Ensuite, du côté des vieux. Les vieux sont vieux de plus en plus jeune, car ils sortent du marché du travail (ou quand ils en sont sortis !) de plus en plus tôt. Et de plus en plus riches. Résultat : moins de vieux au travail.    

Résistance ou obéissance ?

Et, au lieu de faire avancer les choses, on s’affronte. D’un côté, on pense résister à la tyrannie par les blocages ou des actions absurdes. De l’autre, on souhaite le retour de l’ordre par l’envoi de forces de police ou de communiqués de victoire, dignes de 14-18.

Sur cet affrontement finalement stérile, Alain a tout dit et je ne fais que le citer intégralement (sans coupe, comme à la télé…):
« Résistance et obéissance, voilà les deux vertus du citoyen. Par l'obéissance il assure l'ordre; par la résistance il assure la liberté. Et il est bien clair que l'ordre et la liberté ne sont point séparables, car le jeu des forces, c'est-à-dire la guerre privée à toute minute, n'enferme aucune liberté: c'est une vie animale, livrée à tous les hasards. Donc les deux termes, ordre et liberté, sont bien loin d'être opposés; j'aime mieux dire qu'ils sont corrélatifs. La liberté ne va pas sans l'ordre; l'ordre ne vaut rien sans la liberté. Obéir en résistant, c'est tout le secret. Ce qui détruit l'obéissance est anarchie; ce qui détruit la résistance est tyrannie. Ces deux maux s'appellent. Car la tyrannie employant la force contre les opinions, les opinions, en retour, emploient la force contre la tyrannie; et, inversement, quand la résistance devient désobéissance. Les pouvoirs ont beau jeu pour écraser la résistance, et ainsi deviennent tyranniques. Dès qu'un pouvoir use de force pour tuer la critique. Il est tyrannique. »

La démocratie sociale reste encore à inventer en France.

Ce qui est sûr, c’est que le problème des retraites n’est pas réglé par cette réforme (on parle déjà d’un nouveau débat en 2013 pour une nouvelle réforme en 2015 !). Sans parler des jeunes, toujours précaires, et des vieux, toujours poussés dehors.

Au-delà de ce ping-pong incessant, on se demande où est partie la volonté générale chère à Rousseau. Dans les vapeurs d’essence ? Ou peut-être dans les essences d’ordures ménagères ?

Vincent Toche
Never be Lost In Management !

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20 juillet 2010

La ruse du marché

Il y a quelques temps les marchés demandaient aux gouvernements des plans de relance. Maintenant, ils exigent des plans d’austérité. Les marchés semblent inconstants, changeants, et sans direction. Mais l’absence de direction ne signifie pas absence de sens. Si l’histoire n’a pas de fin, elle n’est peut être pas sans raison. Et si les marchés avaient raison d’avoir tort ?

Au commencement la Grèce…

En Europe, tout commence en Grèce : la philosophie, comme la démocratie.
Et maintenant, les marchés. Les marchés financiers ont donc attaqué la Grèce. Les « méchants spéculateurs » ont d’abord perdu confiance dans la capacité de l’état grec à rembourser ses prêts. Puis, la perspective d’une faillite de l’état grec et, derrière elle, la peur d’un défaut de paiement d’autres états de la zone euro ont produit ce que les marchés savent bien faire : des réactions en chaîne, et au bout du compte, un état acculé qui ne peut plus faire grand-chose, si ce n’est compter sur la solidarité européenne. L’Europe sauve la Grèce (ou plutôt l’Etat grec), l’Euro et, diraient les chinois, sa face, ce qui, dans le monde des « spéculateurs », est aussi important que certains indicateurs économiques.

Avec un peu de recul, cette histoire de spéculation peut se lire différemment. Les marchés financiers qui jouent contre l’Euro ont finit par le conforter (même si certains diraient que c’est temporaire…). De plus, les marchés (notamment les acteurs américains) qui n’aiment pas particulièrement la construction européenne semblent l’avoir au minimum relancée : l’Euro Land qui n’était que monétaire a plus de chance aujourd’hui qu’hier de devenir une vrai zone de gouvernance économique ! Les marchés seraient-ils devenus moins libéraux, et plus fédéralistes ?

Si les marchés nous trompent, peut-être se trompent-ils d’abord eux-mêmes ? Et si les « méchants spéculateurs » (dont les citoyens – de plus en plus actionnaires et boursicoteurs – font partie !) étaient aussi bêtes que méchants, aussi manipulés que manipulateurs ?

Et si, nous nous trompions sur les marchés ?

Une histoire d’abeilles…

Cette histoire de manipulateurs manipulés me fait penser à un vieux texte du début du XVIII siècle, dont de très célèbres auteurs libéraux se sont ouvertement inspirés. Il s’agit de la Fable des abeilles (1) de Bernard Mandeville, publié en 1714, dont on ne retient que cette devise apparemment paradoxale : “vices privés, vertus publiques”.

Selon Mandeville, les hommes font le bien sans le vouloir, sans le savoir, ou même, quand ils le savent, malgré eux, ou en dépit de leurs propres  intentions. Pour le démontrer, il raconte l’histoire d’une ruche d’abeilles, au départ égoïstes mais prospères.

« La Nation même jouissait d’une heureuse prospérité. (…) Les vices des particuliers contribuaient à la félicité publique. (…) L’harmonie dans un concert résulte d’une combinaison de sons qui sont directement opposés. Ainsi les membres de la société, en suivant des routes absolument contraires, s’aidaient comme par dépit. La tempérance et la sobriété des uns facilitait l’ivrognerie et la gloutonnerie des autres. (…) C’est ainsi que le vice produisant la ruse, et que la ruse se joignant à l’industrie, on vit peu à peu la ruche abonder de toutes les commodités de la vie. »

Mais, cette ruche va dépérir lorsque les abeilles se mettront dans l’idée d’agir collectivement par vertu, et non plus individuellement par vice. Comme pour La Fontaine, une morale clôt la fable : « Le vice est aussi nécessaire dans un Etat florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à manger. Il est impossible que la vertu seule rende jamais une Nation célèbre et glorieuse. »

Bref, pour le dire en d’autres mots, l’égoïsme des spéculateurs qui recherchent exclusivement à maximiser leurs profits à court terme, peut aussi générer, par ruse ou par dépit, une « combinaison de sons qui sont directement  opposés ».

Les spéculateurs font ce qu’ils savent (spéculer contre l’euro), mais ne savent pas ce qu’ils font (pousser les européens à s’entendre sur une meilleure régulation économique de la zone euro).

…  suivie d’une histoire de main invisible

Quelques décennies plus tard, en 1759, un ouvrage reprend la même idée. Il s'agit de la Théorie des sentiments moraux du philosophe et économiste écossais Adam Smith, qui invente l’expression qui fera sa célébrité « la main invisible », qu’il réutilisera dans un autre livre, beaucoup plus célèbre, la Richesse des nations.

« Ils (les riches) sont conduits par une main invisible à accomplir presque la même distribution des nécessités de la vie que celle qui aurait eu lieu si la terre avait été divisée en portions égales entre tous ses habitants ; et ainsi sans le vouloir, sans le savoir, ils servent les intérêts de la société et donnent les moyens à la multiplication de l’espèce » (2)

Le texte est clair. La main invisible, c’est la logique de l’intérêt particulier qui débouche, non pas sur le délitement de la société, mais bien au contraire sur son enrichissement et sa permanence.

Mais là encore, et c’est le point le plus intéressant, les hommes ne se rendent pas compte de ce qu’ils font, et notamment pour quelle fin : comme les abeilles, ils travaillent pour une fin qui n'entre nullement dans leurs intentions (3). C’est le principe même de la «main invisible »: chaque personne travaillant pour son propre intérêt travaille sans le savoir sans le vouloir à l’intérêt général. Chacun travaille pour soi, en ne pensant qu’à soi. Cette division du travail que Smith a si bien analysée est d’abord une division des amours-propres : d’où la fameuse citation extraite de La Richesse des nations qui figure dans tous les bons manuels d’économie : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. » Mais tous ces amours-propres, chacun pris individuellement, et sans se concerter, peuvent créer autre chose que de l’égoïsme. Ils sont certes libres d’être égoïstes (et donc de spéculer !), mais leur égoïsme peut créer quelque chose qu’ils n’imaginaient même pas : de l’intérêt général (4).

Cette main invisible est donc plus subtile que la fable des abeilles : avec Smith, ce n’est pas le vice qui produit la richesse, c’est plutôt la ruse du marché qui produit l’intérêt général. Et cette ruse produit aussi du sens.

Ruse du marché, nouvelle ruse de la raison ?

C’est ce même concept que Hegel, qui a surement lu les « classiques », reprend à son compte lorsqu’il parle de « ruse de la raison » :

Pour Hegel, l’histoire a un sens. Mais son accomplissement passe par l’intermédiaire des hommes (notamment les grands hommes) et de leurs passions (5). Quand les hommes veulent passionnément, ils s’engagent pour réaliser leurs désirs. Mais, croyant réaliser leurs buts, ils réalisent sans le savoir, un autre but, qui les dépasse, et dont ils ne se rendent même pas compte. Ils sont littéralement floués. Les hommes sont utilisés, manipulés par l’histoire elle-même : c’est ce que Hegel appelle la « ruse de la raison ».

Les hommes passionnés ne sont que des intermédiaires, des passeurs, des médiateurs, dirait Hegel.

« La raison est aussi rusée que puissante. La ruse consiste en général dans l’activité médiatisante qui, en laissant les objets, conformément à leur nature propre, agir les uns sur les autres, et s’user au contact les uns des autres, sans s’immiscer immédiatement dans ce processus, ne fait pourtant qu’accomplir son but. (…) Dieu laisse faire les hommes avec leurs passions et intérêts particuliers, et ce qui se produit par là, c’est la réalisation de ses intentions, qui sont quelque chose d’autre que ce pour quoi s’employaient tout d’abord ceux dont il se sert en la circonstance » (6)

Comme on peut le lire, la ruse de la raison n’est pas très « interventionniste » : comme Dieu, elle « laisse faire » les hommes qui se laissent diriger par leurs passions. Et c’est comme cela qu’il faut lire et comprendre la célèbre citation de Hegel : « rien de grand dans l’histoire ne s’est accompli sans passion ».

Smith aurait pu dire : « rien de grand dans l’histoire ne s’est accompli sans intérêt ». Et Mandeville d’ajouter : « rien de grand dans l’histoire ne s’est accompli sans vice ».

De manière plus moderne, et plus provocante, on pourrait clamer en ces jours de crise économique : « rien de grand dans l’histoire ne s’accomplit sans les marchés ».

Pour autant, ne laissons ni le vice, ni les intérêts, ni les marchés nous ruser. Maintenant que nous savons que la « main invisible » ou la « ruse de l’histoire » ne font qu’un, rusons avec eux et par eux. Ce n’est pas parce que les marchés ne savent pas ce qu’ils font qu’il faut les laisser faire ce qu’ils ne savent pas.

Il faut bien se prendre en main, et cette fois-ci visiblement.

Vincent Toche
Never be Lost In Management !

Notes :
(1) MANDEVILLE, La Fable des abeilles, avec un commentaire où l'on prouve que les vices des particuliers tendent à l'avantage du public, 1714. La première édition 1705 avait un titre encore plus parlant : The Grumbling Hive or Knaves Turn’d Honest, traduit en français par La ruche bourdonnante ou Les crapules virées honnêtes.
(2) Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, Partie IV, chapitre 2, page 257 de l’édition PIF Quadrige
(3) Une autre citation avec l’expression de « la main invisible » dans Richesse des nations (Adam Smith) :« Chaque individu est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions si bien que tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière plus efficace pour l'intérêt de la société que s'il avait réellement pour but d'y travailler. »
(4) Bonne analyse du concept de la main invisible dans :
http://www.economieetsociete.com/Que-se-cache-t-il-derriere-le-concept-de-main-invisible_a89.html
(5) Lire mon article sur Hegel, les grands et le leadership 
(6) Hegel, l’Encyclopédie des sciences philosophiques, trad. B. Bourgeois

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19 juin 2010

Raymond Domenech, les Bleus et le Bac philo

La chasse à l’homme a commencé. Raymond Domenech est coupable. Il n’a pas besoin de procès. La messe est dite. Il doit payer pour le parcours lamentable des Bleus. Mais est-ce si clair ? Les joueurs, dit-on, sont responsables quand ils gagnent et l’entraineur est responsable quand ils perdent. Si la responsabilité change de tête en fonction de la victoire ou de la défaite, on peut se demander, finalement, ce qui dépend réellement des joueurs, et plus généralement, de nous ?

L’hallali sacrificiel

La presse s’en donne déjà à cœur joie. Raymond Domenech est le coupable idéal. Parfois, c’est assez réussi. Un exemple parmi d’autres, cet article du Journal du Dimanche du 18 juin dont je vous donne quelques extraits :

« Raymond Domenech, en dépit de la défaite -qui n'a rien d'irrémédiable-, a démontré son indéniable talent pour tirer le meilleur de ses joueurs. (…) Raison il avait d'insister dans son mode de management atypique, fier il peut être d'avoir su mobiliser ses troupes.

Pour affronter des Mexicains survoltés qui, assurément, iront très loin dans la compétition, le sélectionneur national avait mitonné un système de jeu en tous points remarquable. Impressionné à juste titre par les performances exceptionnelles réalisées par Sidney Govou lors des matches de préparation puis face à l'Uruguay, Raymond Domenech avait choisi de conserver comme titulaire le futur ex-Lyonnais. Bien lui en a pris. Jeudi soir, l'ailier droit est resté fidèle à lui-même, livrant une copie d'où ressort sa principale qualité, la discrétion. (…)
Dans un registre différent, le patron de notre escouade bleue avait décidé de miser sur la dynamique exprimée lors de ses dernières sorties par Nicolas Anelka. Une fois encore, il ne s'est pas trompé et l'enthousiasme dégagé par l'attaquant de Chelsea, toujours désireux de bien faire, a rayonné sur l'ensemble de ses partenaires. (…) »

Je vous conseille de lire la suite (1). C’est plutôt drôle.

De coupable idéal, Raymond Domenech devient donc le bouc émissaire de toute la presse, et de toute une nation de fanatiques footballistiques. C’est l’éreintement sacrificiel, cher à René Girard, dont nous avions rappelé le mécanisme sous-jacent dans un précédent article à propos des patrons face à la crise (2). Dans cette défaite, comme dans toutes crises, nous éclaire René Girard, « le sacrifice a pour fonction d’apaiser les violences intestines, d’empêcher les conflits d’éclater ». En stigmatisant Raymond Domenech, nous ne cherchons pas vraiment à expliquer la défaite des Bleus, encore moins à identifier les responsables. Le bouc émissaire nous permet de trouver un responsable qui a une bonne tête de responsable. Le bouc émissaire arrange tout le monde : il permet de trouver un responsable à bon compte et de pouvoir passer à autre chose, sans se poser trop de questions. C’est la fonction de base du mythe sacrificiel: donner un cadre de vie et de pensée, qui évite les questions gênantes. Taper sur Domenech éviterait donc de se poser des questions gênantes. Mais lesquels ?

Bac philo : « dépend-il de nous de gagner ?»

Etrangement, cette histoire de défaite des Bleus face au Mexique est concomitante du début des épreuves du bac, avec la traditionnelle épreuve de philo. Et c’est en regardant parmi les sujets de cette année que nous trouvons la question gênante : « dépend-il de nous d’être heureux ?».

Pour la rendre plus accessible à Raymond, Nicolas, Franck, Sydney ou William, on aurait pu la traduire ainsi : « dépend-il de nous de gagner ?»

Si les joueurs avaient passé 4 heures à réfléchir à cette question au lieu de faire semblant de s’entraîner, ils auraient pu par exemple élaborer le plan suivant :

Introduction :

Nous recherchons tous la victoire, au même titre que le bonheur.

Comme l’écrit Blaise Pascal, « tous les hommes recherchent d’être heureux. Cela sans exception, quelque différents moyens qu’ils y emploient. Ils tendent tous à ce but ». Qui deviendrait sous la plume de nos Bleus devenus pour un temps philosophes: « tous les hommes recherchent la victoire. Cela sans exception, quelque différents moyens qu’ils y emploient. Ils tendent tous à ce but », c’est le cas de le dire … pour les Bleus.

1. La victoire ne dépend pas de nous

C’est vrai, cela tient parfois à presque rien : une dernière passe un peu trop appuyée, une barre transversale ou un pénalty non sifflé. Sans parler du coach qui décide de tout, notamment du choix des joueurs et de la tactique. Bref, malgré la qualité et la volonté de chacun des joueurs, ils sont peu de chose et ne peuvent pas faire grand-chose.

Chercher à gagner est donc un peu comme chercher à être heureux, c’est illusoire. Le bonheur, comme nous le rappelle l’étymologie, c’est d’abord la recherche de la bonne heure, attendre passivement un destin qu’on espère positif.

2. La victoire ne dépend que de moi

Les Bleus auraient dû faire comme Epicure, qui dit qu’il ne faut pas chercher les raisons d’être heureux (ou les raisons de gagner) mais connaître d’abord les raisons d’être malheureux (et donc de perdre). Si le bonheur n’est pas accessible, en revanche la connaissance des raisons qui me font souffrir l’est davantage. Par conséquent, agissons d’abord sur ce qui dépend de moi, sans chercher à modifier les choses qui ne dépendent pas de moi. Descartes dira la même chose mais autrement : « il vaut mieux changer nos désir que l’ordre du monde » (3).

Appliqué à nos chers Bleus, cela pourrait donner le discours suivant que Raymond ne leur a pas tenu, malheureusement: arrêter de désirer la victoire en coupe du monde (illusoire !), contentez-vous de faire des passes ajustées, de défendre en bloc, d’attaquer en bloc, de proposer des solutions en vous démarquant, etc. Et, au bout du compte, la victoire sera alors envisageable.

La victoire, c’est comme Dieu ou le bonheur : plus on la cherche, moins on la trouve !

Comme le dit le philosophe Alain, « le bonheur est une récompense qui vient à ceux qui ne l’ont pas cherchée », que Roselyne Bachelot, la mama des Bleus, pourrait paraphraser en « la victoire est une récompense qui vient à ceux qui ne l’ont pas cherchée ».

3. La victoire ne dépend que de nous

La solution est dans le « nous » et pas seulement dans le «je ». Ceux de 1998 et de 2006, autour de Zidane, l’avaient parfaitement comprise et résumée d’une formule, autant sportive que philosophique : « on vit ensemble, on meurt ensemble ». Une équipe de foot, c’est comme une communauté de citoyens ou de salariés : une communauté d’hommes libres et responsables. Du coup, le bonheur, comme la victoire, devient une entreprise collective et non plus seulement individuelle. Mon bonheur dépend du bonheur d'autrui, comme ma victoire dépend de la victoire d’autrui. Mon bonheur (et ma victoire !) sont dans la qualité de la passe que je fais à mon coéquipier. Comme son bonheur (et sa victoire !) sont dans la qualité de son contrôle, qui dépend de la qualité de ma passe.

Le bonheur n’est donc pas dans la réalisation de choses extraordinaires, mais dans la réalisation extraordinaire de choses ordinaires. C’est ce que nos Bleus « imposteurs » (4) n’ont pas compris : la victoire est dans la réalisation extraordinaire de choses ordinaires comme le placement, la course, le pressing, le contrôle, la passe,… ce que les gamins s’escriment à faire dans les rues de toutes les villes.

Seuls quelques rares génies, comme Zidane hier ou Messi aujourd’hui, réalisent de manière extraordinaire des choses extraordinaires.

Une tragédie grecque à 3

Le journaliste du JJD a peut-être vu là où je veux en venir en parlant du « mode de management atypique » de Domenech et de sa façon de « mobiliser ses troupes ». L’échec de Raymond Domenech, comme le sujet du Bac, nous forcent à nous poser des questions qui vont bien au-delà du foot, et même de la recherche du bonheur. La désormais mythologique relation entre Raymond Domenech et les Bleus est une tragédie grecque entre trois pôles : l’entraîneur, les joueurs et leurs ambitions partagées. Mais, en regardant bien, on retrouve ce tripode ailleurs, par exemple dans la relation entre le Président, les citoyens et la gestion de la crise. Et même, entre l’employeur, l’employé et le travail, que nous avons étudié dans un précédent article (5).

Et la question du Bac philo (« dépend-il de nous d’être heureux ? »), que Raymond Domenech et ses joueurs n’ont visiblement pas assez travaillée, devient alors : « dépend-il de nous d’être heureux au travail ? » ou « dépend-il de nous d’être bien managé ? »

Mais là, je n’en dis pas plus : vous avez tous les éléments pour faire une bonne dissertation !

Et si la meilleure préparation au mondial était de passer le Bac philo ?

Vincent Toche

Never be Lost In Management !

Notes :

(1) Lire la suite sur le site du JDD

(2) Lire l’article sur Lost In Management : Les patrons : responsables de la crise ou simples boucs émissaires ?

(3) Citation complète : "Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde et généralement, de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir, que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux, touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est, au regard de nous, absolument impossible. » Descartes, Discours de la méthode, troisième partie, 1637

Lire l’article sur Lost In Management : Grèves : négociation entre égaux ou bataille d’égos ?

(4) Voir l’excellente une du quotidien l’Equipe.

(5) Lire l’article sur Lost In Management : Le travail, entre servitude et libération

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10 avril 2010

Joseph, le charpentier silencieux

Se rappeler du rôle de Joseph en cette période de Pâques parait compréhensible. En faire un symbole du monde du travail parait plus hardi. Et pourtant, Joseph, l’époux de Marie et le père de Jésus, est avant tout charpentier. Si la Passion du Christ (1) nous parle encore 2000 ans après, qu’en est-il de Joseph, le grand oublié de la Sainte Famille ? Que nous dit Joseph le charpentier - qui ne dit pourtant jamais rien dans les Evangiles - sur le travail aujourd’hui ?

D’abord les faits

Que sait-on de Joseph ? En réalité, pas grand-chose. Les évangiles ne sont pas très diserts (2) et Joseph est le témoin silencieux de tout ce qui lui arrive, Jésus compris.

Il est d'abord présenté comme le fiancé de Marie, qui doit avoir environ 14 ans, ce qui semble normal pour l’époque. Puis, patatras, elle tombe enceinte ! Il ne rompt pas ses fiançailles comme il pourrait le faire. Pourquoi ? A cause de sa foi. Joseph accepte l’inacceptable : Marie enceinte sous l'action de l'Esprit-Saint. En effet, il croit l'impossible et, obéissant à Dieu, accepte l’explication que lui propose l’Ange Gabriel, l’envoyé de Dieu : « Joseph, ne crains pas de prendre avec toi ton épouse ; car ce qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint »  (Matthieu 1, 20) »

Il devient donc ''l'époux de Marie'' (Matthieu 1, 16), puis le père de Jésus. ''Ton père et moi, nous te cherchions'' dit Marie à Jésus enfant resté au Temple (Luc 2, 39). En quelque sorte, Joseph donne à un « bâtard » une famille et un nom. Je ne sais pas si le débat sur l’identité nationale avait déjà des adeptes en Galilée, mais j’imagine, qu’à cette époque (comme maintenant !), avoir une ''carte d'identité'' devait représenter un sérieux atout dans la vie !

Jésus démarre bien dans la vie : il est tombé (presque au sens littéral !) dans une famille travailleuse et pieuse, notamment ce bon Joseph, qui dans les évangiles ne fait rien si ce n’est d’obéir à Dieu (3). Dans les banlieues du 93, nos amis les « racailles » diraient de lui qu’il est un « soumis », ce qui est fondamentalement la définition même d’un croyant (4).

Et puis c’est tout. Pas plus d’informations à se mettre sous la dent. Les évangiles racontent la vie de Jésus certes, mais en oublient jusqu’à son père, pour peut-être mettre en avant le vrai héro de l’histoire, le Père, omniprésent lui.

Le travail silencieux du charpentier

Peut-on aller au-delà de ces simples faits et, à l’instar de René Girard, révéler « des choses cachées depuis la fondation du Monde » (5) ? Et si Joseph en disait plus long que son silence ? Et si Joseph en faisant plus que son absence ne le laisse entrevoir ?

Si on lit attentivement, Jésus donne la clé de l’énigme. Selon Jean, Jésus dit: « Mon Père travaille et moi aussi je travaille » (Jean 5, 17). Jésus nous met sur la piste. Mais quelle piste ?

Que fait au juste son père ? Tout le monde le sait : il est charpentier. D’où l’expression « Joseph le charpentier » et Jésus est donc « fils de charpentier ». Joseph n’est donc pas absent, il travaille ! Joseph devient alors moins « le grand silencieux » dont parlent certains exégètes catholiques (6), que « l’ouvrier spécialisé », l’OS absorbé par son travail, et qui doit penser à subvenir à une famille qui ne roule pas sur l’or et qui… de plus s’agrandit.

Finalement, au moins au départ, et mis à part sa naissance un peu surnaturelle, Jésus est un enfant banal, dans une famille banale qui vit tout à fait normalement. Avec son métier, Joseph ancre Jésus dans le quotidien, le « métro-boulot-dodo » version Nazareth. Nazareth n’est pas anodin non plus : ce n’est qu’un simple village quasi inconnu de la province de Galilée, pas du tout la capitale princière à la pointe du progrès et à l’avant-garde de son temps. Banalité, donc.

Joseph est donc le symbole de cet enfouissement dans la routine de la vie d’un simple charpentier, dans toute sa banalité et sa normalité, très loin de ce que Jésus fera plus tard. Car, au final, l’enfant de Nazareth ne devient Jésus que sur le tard : à 30 ans !

Et que fait Jésus pendant tout ce temps ? Des études ? Des voyages ? Non, il travaille comme son père et avec son père. Car son père, Joseph le charpentier, lui apprend un métier, un savoir-faire, des techniques, le maniement des outils. Jésus devient, grâce à son père, un charpentier. L’Evangile de Marc est très clair : « N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joses, de Jude et de Simon ? » (Marc 6, 3)

Il faut du temps pour devenir charpentier, comme il faut du temps pour devenir un homme. Jésus a appris son métier de charpentier comme il a appris son métier d’homme. Et c’est Joseph qui lui a appris et l’un et l’autre. C’est le grand non-dit des Evangiles : le temps de l’apprentissage de Jésus. Les textes ne sont pas très précis sur les 30 premières années, mais on peut faire l’hypothèse non seulement que Joseph lui a appris un métier (un peu sous la forme de l’apprentissage) mais qu’ils ont dû travailler tous les 2 sur les mêmes chantiers, les mêmes charpentes, en équilibre sur un toit en construction. Cela crée des liens forcément, et une grande proximité.

Dans cette perspective, relisons Jean: « Le Fils ne peut rien faire de lui-même, s'il ne voit faire au Père ; car tout ce que le Père fait, le Fils le fait pareillement, parce que le Père aime le Fils et qu'il lui montre tout ce qu'il fait. » ((Jean 5, 19 et 20). Est-ce vraiment de Dieu le Père dont parle Jésus ? Ne serait-ce pas aussi son père Joseph, le charpentier silencieux ? Cette apologie de Dieu n’est-elle pas plus prosaïquement le remerciement d’un fils à son père, d’un élève à son maître, d’un apprenti-compagnon à son maître-compagnon ? 

A partir de là, le silence de Joseph devient éloquent.

Apologie de Dieu ou apologie du travail ?

Vous allez me dire : quel rapport avec l’entreprise et le monde du travail ? Lost in Gospel plutôt que lost in management !

Là encore, Les Evangiles, si on les lit attentivement, nous mettent sur la piste. « D'où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? N'est-il pas le charpentier, le fils de Marie ? » (Marc 6, 1-6). Etonnant passage. Il est clairement dit que la sagesse et les miracles de Jésus viennent du fait qu’il est charpentier. Jésus fabriquerait-il des miracles comme il fabrique des charpentes ? D’où cela lui vient-il ? De Joseph. Joseph, l’absent, est très présent.

Selon l’explication la plus commune, son mutisme signifierait le retrait du monde devant la présence de Dieu, et son silence le retrait de toute parole humaine devant la parole de Dieu.

Il est possible de penser l’inverse. Jésus a passé plus de temps en tant que charpentier qu’en tant que prophète. Jésus le prophète est un amateur ; Jésus le charpentier est un vrai professionnel ! Paraphrasons Simone de Beauvoir : on ne nait pas prophète, on le devient ! Le fils de Dieu est avant tout le fils du Travail. Comment alors comprendre cette réponse adressée à ses parents inquiets, lorsqu’adolescent, ils le retrouvent à Jérusalem parmi les docteurs de la loi : "Il me faut être aux affaires de mon Père" (Luc 2, 41) ? Les affaires du Père ou le business du père ?

Cet éloge du travail, on le retrouve encore plus nettement dans l’évangile apocryphe (7) l’Histoire de la vie de Joseph : « il allait au dehors exercer le métier de charpentier, lui et ses deux fils, car ils vivaient du travail de leurs mains » ou encore : « mon père Joseph, le vieillard béni, pratiquait le métier de charpentier, et nous vivions du travail de ses mains. Observant la loi de Moïse, jamais il ne mangea son pain gratuitement ».

Plus significatif encore, la mort de Jésus va aussi dans le même sens. Les Evangiles racontent l’histoire d’une mort de … charpentier. Jésus meurt en charpentier. Les Romains le clouent sur une croix avec… un marteau. Jésus tué par les outils du charpentier, ses propres outils ! Jésus tué par la seule pièce de bois qu'il n'a pas travaillée !

Un dicton africain dit : « Quand un arbre tombe, on l’entend ; quand la forêt pousse, pas un bruit ». La forêt pousse, le charpentier travaille. La Croix tombe, la foule crie. Le bruit contre le silence. Le spectacle contre le travail.

A la foule qui applaudit au spectacle de Jésus sur la croix, préférons le silence de Joseph.

Merci Joseph, le premier des travailleurs.

Vincent Toche
Never be Lost In Management !

Notes :
(1) Je tiens ici à remercier ma fille et mon épouse qui m’ont donné l’idée de cet article : la première m’a demandé de lui expliquer la signification de Pâques et de la Passion du Christ ; la seconde m’a rendu perplexe en me posant cette question apparemment anodine mais ô combien pertinente : est-ce Joseph qui a fabriqué la Croix de la Passion sur laquelle son fils a été crucifié?
(2) Très pratique recueil de citations des Evangiles qui parlent de Joseph : http://www.sprev.org/IMG/pdf/joseph_article.pdf
(3) Par trois fois, Joseph reçoit en songe des injonctions de Dieu. Joseph permet ainsi au Messie d'avoir un nom (Matthieu 1, 21.25), il le protège en le soustrayant ensuite à la colère d'Hérode (fuite en Égypte, Matthieu 1, 14) et l'emmène enfin à Nazareth où il va grandir (Matthieu 1, 23).
(4) L’Islam le dit très bien : musulman, qui est un mot dérivé de ISLAM signifie « soumis »
(5) C’est une citation de l'Évangile selon Matthieu (13, 35) qui a servi de titre à un livre de René Girard.
(6) Sur Joseph, et les exégètes catholiques, il est possible de consulter des sites de joséphologie (si, si !!)
(7) Texte intégral de la vie de Joseph, évangile apocryphe : http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Apocryphes/joseph.html

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27 décembre 2009

Les dangers de Google expliqués par … Borges ?

Google est omniprésent : qui ne s’en sert pas au quotidien pour son travail ou ses loisirs ? Pour autant, est-il dangereux, comme certains le pensent ? Déjà omniprésent, serait-il aussi omnipotent et omniscient ? Omnipotent car il se servirait de nous davantage encore qu’on se sert de lui. Omniscient car il saurait tout sur tout et surtout sur chacun d’entre nous. Pour aller plus loin, faisons appel à un vrai spécialiste de la toile : Jorge Luis Borges.

Funes ou la Mémoire

En 1942, Jorge Luis Borges écrit, dans son recueil Fictions, une nouvelle intitulée « Funes ou la mémoire » (1). Dans cette nouvelle de quelques pages, Irénée Funes est un jeune homme qui, suite à un accident de cheval, a perdu la capacité d’oublier. Il retient tout, sans tri, sans filtre. Il est par exemple capable de lire et de se souvenir de centaines de livres mot pour mot. Et sa capacité de mémorisation est infinie (« J’ai à moi seul plus de souvenirs que n’en peuvent avoir eu tous les hommes depuis que le monde est monde ») mais désordonnée (« Ma mémoire, monsieur, est comme un tas d’ordures » - page 115)

Funes ou le prisonnier de sa propre mémoire

Funes absorbe tout et retient tout. Mais il n’est pas capable de contrôler cette fantastique mémoire. Arrivé à un certain point, Funes décide de ne retenir que l’essentiel et d’essayer de réduire ce qu’il retient, de prioriser. Mais cette tâche s’avère impossible : « Il décida de réduire chacune de ses journées passées à quelques soixante-dix mille souvenirs, qu’il définirait ensuite par des chiffres. Il en fut dissuadé par deux considérations : la conscience que la besogne était interminable, la conscience qu’elle était inutile. Il pensa qu’à l’heure de sa mort il n’aurait pas fini de classer tous ses souvenirs d’enfance » (page 117).

Cette capacité à tout retenir en devient même angoissante. « Funes discernait continuellement les avances tranquilles de la corruption, des caries, de la fatigue. Il remarquait les progrès de la mort, de l’humidité. Il était le spectateur solitaire et lucide d’un monde multiforme, instantané et presque intolérablement précis » (page 117). Et même : « Le moins important de ses souvenirs était plus minutieux et plus vif que notre perception d’une jouissance ou d’un supplice physique. »

Bref, mémoriser c’est bien mais tout mémoriser rend la vie invivable. La vie a besoin d’oubli, d’un passé dont on ne se souvient pas ou mal. La pensée nait tout autant de la culture et de l’expérience que de son absence. Elle a besoin, pour se mouvoir, de bribes, de fragments, de trous à combler. La pensée nécessite donc un certain détachement, un certain recul. Borgès le dit clairement à la fin de sa nouvelle : « Il avait appris sans effort l’anglais, le français, le portugais, le latin. Je soupçonne cependant qu’il n’était pas très capable de penser. Penser, c’est oublier des différences, c’est généraliser, abstraire. Dans le monde surchargé de Funes il n’y avait que des détails, presque immédiats » (page 118).

Funes retient tout mais il est incapable d’en tirer aucun savoir, car cela nécessite de l’abstraction, et par conséquent l’oubli de certians détails. Funes est pour toujours prisonnier des détails de son passé et meurt sans avoir jamais réussi ni à oublier, ni même à dormir car « dormir, c’est se distraire du monde ».

Funes ou la métaphore de Google ?

Google, et à travers lui toute la galaxie Internet, tend également à ne jamais oublier ce que chacun d’entre nous a, ne serait-ce qu’une fois, écrit ou publié. Google est comme Funes : il n’oublie rien, et retient tout (3). Ne serait-il pas alors ce « monde surchargé de détails », cet « inutile catalogue mental de toutes les images du souvenir » (page 117) dont parle Funes à propos de sa propre mémoire ?

C’est parfois un peu ce que pensent les traditionnels détracteurs de Google. D’autres, plus constructifs, plus pragmatiques, en arrivent à demander un droit numérique à l’oubli (2). Ce n’est pas idiot. Fixer une date d’expiration (comme il y a une date de péremption pour les yogourts !) pour toutes les informations que nous publions et stockons permettrait de détruire l’information, cette date une fois dépassée. Et cette date serait gérée et décidée par chacun d’entre nous. Cela aurait au moins le mérite de nous faire réfléchir à la qualité et à la pérennité de ce que nous publions. Cela dit, avec un tel système, il n’est pas sûr que nos petits-enfants puissent découvrir les confessions de nos Rousseau et autre Saint-Augustin de demain !

De plus, sans être un spécialiste d’internet, le droit à l’oubli semble poser des problèmes juridico-techniques. Par exemple :

- Le « copié-collé » : comme n’importe qui a le droit de « copier-coller », les informations peuvent se trouver à plusieurs endroits. Comment faire pour que le droit à l’oubli soit efficace, et prennent en compte les multiples « copiés-collés »  de la toile ?

- L'internationalisation d’internet : même si certains pays reconnaissent ou vont reconnaitre le droit à l’oubli, on pourra toujours retrouver ces informations, stockées indéfiniment dans d’autres pays…

Bref, pour parler en terme simple, il faut retrouver le sens de la « rouille ». Les informations doivent se rouiller, se périmer. Funes, fable ou fiction de Borges, nous dit l’importance de l’oubli.

Sans cet oubli, la vie ne serait qu’«une longue métaphore de l’insomnie » (4).

Borges, exégète de Google ? Je ne sais pas. Mais c’est une belle occasion de le lire, ou le relire !

Vincent Toche

Never be

Lost In Management

!

Notes :

(1) Funes ou la mémoire, Jorge Luis Borgès, nouvelle tirée du recueil Fictions (1942), collection Folio

(2) Le 12 novembre 2009, un colloque sur le droit à l’oubli numérique a eu lieu à Sciences-Po. Il était organisé par Nathalie Kosciusko-Morizet, Secrétaire d’Etat chargée de la Prospective et du Développement à l’Economie Numérique, et a permis de préciser la notion de "droit à l’oubli numérique", afin d’engager des actions concrètes.

(3) Lire aussi l’article dans libération : http://www.ecrans.fr/Google-vous-connait-mieux-que-vous,8527.html

(4) page 107, dans le prologue.

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01 novembre 2009

Paul Claudel et la crise de 29 : un littéraire au secours des économistes

Paul Claudel (1868-1955) est un écrivain français que j’avoue humblement méconnaitre. Diplomate, il était ambassadeur aux Etats-Unis de 1927 à 1933. Il a donc connu et surtout commenté la crise de 29 et la Grande Dépression qui a suivi. Ses dépêches envoyées au ministre des affaires étrangères Aristide Briand ont été rassemblées dans un livre (1). En voici une datée du 14 juin 1928, soit plus d’un an avant le 24 octobre 1929, le fameux « Black Thursday. La grande crise y est annoncée clairement. C’est bien sûr sans rapport avec 2008.

Dans une autre dépêche, Paul Claudel, dans un style plus littéraire que diplomatique, écrit aussi que « le credo a été remplacé par le crédit »… C’est bien sûr sans rapport avec 2008. Vraiment ? Lisons vite son excellence l’Ambassadeur :

***********************************************************************
Dépêche n° 248 : Baisse des valeurs sur la Bourse de New York
Washington, le 14 juin 1928

L'ambassadeur de la République française aux Etats-Unis
à Son Excellence Monsieur Briand, ministre des Affaires étrangères

Je vous ai signalé dans mon télégramme d'hier relatif à la Convention de Kansas City, qu'un mouvement de baisse considérable s'était produit la veille à la Bourse de New York.
Ce mouvement n'avait pas en réalité attendu la réunion de la Convention (2) pour commencer. Il avait débuté il y a une dizaine de jours, et il se trouve être la conséquence logique d'une hausse exagérée qu'avait engendrée une spéculation excessive dans le pays tout entier.
(…)
Au moment donc où, pendant la Convention, à la suite de l'approbation donnée par M. Mellon à la candidature de M. Hoover, Wall Street s'est rendu compte d'une manière certaine que M. Coolidge était bien hors de cause, la Bourse qui avait été extrêmement nerveuse les jours précédents, a accentué le mouvement de liquidation déjà commencé, entraînant la masse du public effrayée. Ce mouvement a été enrayé hier, mais il reste à savoir si cet arrêt est définitif.

La baisse violente et précipitée du marché tient en réalité à des causes beaucoup plus profondes que les considérations sentimentales qui précèdent et qui n'ont été que le prétexte à l'accentuation du mouvement. Car il n'y a aucune raison sérieuse pour que ce pays, dont le développement économique ne tient pas à un seul homme, cesse subitement d'être prospère sous tel président plutôt que sous un autre.
La vérité est que les cours avaient été poussés, pendant ces derniers mois, à des prix qui, pour la généralité des titres tout au moins, ne correspondaient plus à leur valeur intrinsèque calculée sur les bénéfices actuels et sur les possibilités de bénéfices futurs. Ces possibilités avaient été considérablement exagérées dans certains compartiments, pour les valeurs d'aéroplanes, par exemple, ou de radiotélégraphie qui en moins d'un an avaient accusé des hausses de 300 à 400 %. Des fluctuations violentes dans certains titres avaient donné au marché une allure de hausse qui, dans l'esprit du public, paraissait ne devoir jamais s'arrêter. Pendant des mois, la masse de la population a participé sur une échelle de plus en plus grande aux opérations de la Bourse de New York. Le pays tout entier s'était laissé entraîner dans une vague de spéculation inconnue jusqu'alors. Les prêts consentis par les banques aux agents de change avaient atteint le mois dernier le chiffre fabuleux de 5 milliards, 150 millions de dollars, alors qu'il y a six mois, ils n'atteignaient pas 3 milliards. Le nombre des titres achetés et vendus par jour dépassait couramment le chiffre de 4 millions alors qu'il y a peu de temps encore des transactions de 2 millions par jour étaient considérées comme exagérées.
Une sérieuse appréhension régnait dans quelques milieux bancaires et principalement à la Federal Reserve Bank, quant à la possibilité de conséquences désastreuses pouvant résulter d'une telle expansion de crédits.
La Federal Reserve Bank décida d'intervenir.
(…)
Cette fois l'effet fut immédiat. Le lendemain, c'est-à-dire il y a une dizaine de jours, les banques commençaient à opérer la contraction souhaitée. Le taux de l'argent au jour le jour (Call money) passait sur le marché de New York de 5,5 à 6 et 7 % en 48 heures. Il s'ensuivit une baisse normale et régulière pendant 4 ou 5 jours. Les porteurs de titres qui pour la plupart, avaient des bénéfices assez grands, ne s'effrayèrent pas au début et ne vendirent que modérément. Toutefois les banques, procédant à un resserrement de crédits de plus en plus grand, la baisse s'accentua et le public effrayé commença une liquidation générale. Pendant trois jours, dont la journée d'avant-hier a été l'apothéose, les titres furent jetés sur le marché à n'importe quel prix par les spéculateurs démoralisés. En quelques jours, les bénéfices accumulés pendant des mois étaient anéantis et remplacés par des pertes. Les valeurs les meilleures suivirent, toutes proportions gardées, le sort des mauvaises. Dans certains cas la baisse a été jusqu'à 30 % de la valeur des titres. Des valeurs d'aéroplanes qui étaient cotées 250 dollars il y a quinze jours étaient cotées avant-hier 146 ; la Radio Corporation of America qui avait été l'objet d'une spéculation excessive, passait de 225 à 165. Les titres des grandes banques de New York n'ont pas été épargnés, pas plus que ceux des compagnies d'assurances.
(…)
Jusqu'à quel point la baisse est-elle enrayée, les mois à venir le diront. Il est indiscutable qu'il existait dans le marché de New York une position technique à rectifier. Comme je l'ai dit précédemment, les cours ne représentaient plus pour nombre de compagnies la véritable valeur de leurs titres. Une liquidation s'imposait et elle a eu lieu.
On ne saurait toutefois du fait de cette liquidation, considérer avec pessimisme la situation financière des États-Unis. Le pays était engagé dans une spéculation excessive. La Federal Reserve Bank a estimé que, dans l'intérêt général et dans celui du développement économique du pays, les remèdes nécessaires devaient être employés. Pour assainir la situation, elle a procédé à une sérieuse opération chirurgicale d'où il ne résultera peut-être que du bien. Si cependant la liquidation allait beaucoup plus loin, elle risquerait d'avoir son contrecoup sur la situation économique dont le tableau, ainsi que je vous l'ai expliqué dans un rapport séparé, comporte des points noirs.

Paul Claudel
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Vincent Toche

Never be Lost In Management !

(1) Paul Claudel, la crise – Amérique 1927-1932, éditions Métailié ; pour plus d’informations sur sa vie, son œuvre, aller sur : http://www.paul-claudel.net/

(2) Cette dépêche fait suite à la Convention républicaine qui choisit Hoover contre Coolidge comme candidat à la présidence le 14 juin 1928. A ce moment, Coolidge apparaissait comme le candidat de Wall Street et adepte du laissez-faire. A l’inverse, de nombreux observateurs redoutaient l’autoritarisme de Hoover. Il se révèlera une fois élu incapable de comprendre l’importance de la crise et surtout de prendre les mesures adéquates. Le jour du jeudi noir il déclare : Les activités fondamentales du pays reposent sur des bases saines, très prometteuses pour l'avenir." Le démocrate Roosevelt battra Hoover en 1932.

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27 octobre 2009

Le Savetier et le Financier

En ces temps de crise financière, les banquiers sont souvent très critiqués. Il est alors bon de lire cette fable, pas souvent étudiée par nos chers gamins, mais que Claude Bébéar connait, dit-on, par coeur...

Un Savetier chantait du matin jusqu'au soir :
            C'était merveilles de le voir,
Merveilles de l'ouïr; il faisait des passages,
            Plus content qu'aucun des Sept Sages.
Son voisin au contraire, étant tout cousu d'or,
            Chantait peu, dormait moins encor.
            C'était un homme de finance.
Si sur le point du jour, parfois il sommeillait,
Le Savetier alors en chantant l'éveillait,
            Et le Financier se plaignait
            Que les soins de la Providence
N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,
            Comme le manger et le boire.
            En son hôtel il fait venir
Le Chanteur, et lui dit : Or çà, sire Grégoire,
Que gagnez-vous par an ?  Par an ? Ma foi, monsieur,
            Dit avec un ton de rieur
Le gaillard Savetier, ce n'est point ma manière
De compter de la sorte ; et je n'entasse guère
Un jour sur l'autre : il suffit qu'à la fin
            J'attrape le bout de l'année :
            Chaque jour amène son pain.
Et bien, que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?
Tantôt plus, tantôt moins, le mal est que toujours
(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),
Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours
        Qu'il faut chommer; on nous ruine en fêtes.
L'une fait tort à l'autre ; et monsieur le Curé
De quelque nouveau saint charge toujours son prône.
Le Financier, riant de sa naïveté,
Lui dit : Je vous veux mettre aujourd'hui sur le trône.
Prenez ces cent écus : gardez-les avec soin,
            Pour vous en servir au besoin.
Le Savetier crut voir tout l'argent que la terre
            Avait, depuis plus de cent ans
            Produit pour l'usage des gens.
Il retourne chez lui ; dans sa cave il enserre
            L'argent et sa joie à la fois.
            Plus de chant ; il perdit la voix
Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.
            Le sommeil quitta son logis,
            Il eut pour hôte les soucis,
            Les soupçons, les alarmes vaines.
Tout le jour il avait l'oeil au guet; et la nuit,
            Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait l'argent : à la fin le pauvre homme
S'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus.
Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
            Et reprenez vos cent écus.

Jean de La Fontaine,
Livre VIII, fable 2

Vincent Toche

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19 septembre 2009

Le travail, entre servitude et libération

Patrons séquestrés, occupation d’usine, suicide de salariés : notre relation au travail se déglingue. Si le travail est un moyen de gagner sa vie, mal ou bien, il aboutit parfois à des extrémités, violentes et même fatales. Le travail est donc bien plus qu’un simple contrat de travail, il touche à l’intime, à l’humanité même de l’homme. Hegel l’a bien vu dans sa fameuse dialectique du maître et de l’esclave, qui est aussi la dialectique du manageur et du managé : si le travail libère, cette liberté ainsi gagnée n’est pas anodine.

Sous les pavés marxistes, la plage hégélienne…
Notre conception de travail est encore très attachée à l’approche marxiste. Selon Marx, le travail est aliénant : il ne libère pas, il oppresse. En travaillant pour un autre, l'ouvrier ou l’employé est privé en grande partie du bénéfice de son activité. Le travail n’aide pas à vivre mais à survivre. Pour Marx, "le travail est une marchandise que son possesseur, le salarié, vend au capital. Pourquoi le vend-il? Pour vivre.". Sarkozy en déclarant qu’il faut « travailler plus pour gagner plus », ne fait que reprendre cette conception marxiste du travail, qui est encore très prégnante à droite comme à gauche, parfois de manière tout à fait involontaire !

Mais si Marx s'attache à décrire les conditions économiques et sociales dans lesquelles le travail salarié est exercée, il ne fait que s’opposer à Hegel qui cherche à déceler la signification anthropologique du travail. Ces deux  grandes oppositions sont aussi deux points de vue incontournables sur le travail : le travail comme aliénation (Marx) ou le travail comme libération (Hegel).

Retrouver le sens du travail chez Hegel, c’est relire pas à pas le célèbre passage du chapitre 4 de La phénoménologie de l’esprit, mieux connu sous le terme de « dialectique du maître et de l’esclave » (1).

1. Le duel à mort
La dialectique du maître et de l’esclave commence d’abord par la rencontre de deux consciences, par un face à face entre ces deux consciences : un duel à la Sergio Leone (2), en quelque sorte. La rencontre de ces consciences, nous dit Hegel, ne commence jamais par l’amour ou la tendresse, parce que l’affirmation de l’un tend à la négation de l’autre. Ce qui est en cause : la reconnaissance de soi par l’autre. « Un individu surgit face à face avec un autre individu. Surgissant ainsi immédiatement, ils sont l'un pour l'autre à la manière des objets quelconques ». (3)

Les deux consciences ne sont pas faites pour s’entendre, elles ne pensent qu’à elles, et surtout à vivre. Les deux individus « sont des figures indépendantes et parce que l'objet étant s'est ici déterminé comme vie, ils sont des consciences enfoncées dans l'être de la vie ». C’est l’inévitable conflit : les consciences ne peuvent se poser qu’en s’opposant ! « Chacun tend donc à la mort de l’autre ».

La mort (et, oui, c’est un vrai duel !) est l’épreuve de force de la vie : « c’est seulement par le risque de sa vie qu’on conserve sa liberté, qu’on prouve que l’essence de la conscience de soi n’est pas l’être, (…) n’est pas son enfoncement dans l’expansion de la vie ». C’est ce que seul l’un des deux individus va réussir.

2. Le maître gagne
Au départ, une des deux consciences triomphe, car elle a osé davantage que l’autre. Elle a risqué sa vie. Elle est allée jusqu’à mettre sa vie en jeu pour gagner. Au risque de sa propre vie, elle a gagné la liberté. Elle n’a pas eu peur de mourir. Cette conscience qui sort vainqueur du duel à mort est la conscience du maître. Elle a préféré la mort à la servitude, et a gagné.

A l’inverse, l’autre conscience n’a pas voulu risquer sa vie. Elle a eu peur de mourir et s’est soumise au maître qui l’a conservée en vie. Elle s’est donc inclinée devant le maître : elle a préféré la servitude à la mort. Pour cette « conscience servile », regarder le maître, devenu son maître, c’est regarder l’éventualité de sa propre mort. L’esclave n’est, pour lui-même, qu’un mort en sursis : « la conscience de l’esclave a éprouvé la crainte de la mort, du maître absolu ». Le maître est en effet pour Hegel toujours un maître relatif, le « maître absolu », c’est la mort, devant qui l’esclave, terrorisé, se soumet et renonce à sa liberté.

Le maître, explique Hegel, a une double relation avec l’esclave et, ce qu’il appelle « la chose », c’est-à-dire ce sur quoi travaille l’esclave ou ce qu’il produit.
(i) La relation avec l’esclave: assuré de l’obéissance de l’esclave, le monde est pour le maître sans résistance. Il est comme le lieu d’une jouissance permanente. Bref, c’est le monde comme simple caprice.
(ii) La relation avec la chose : le maître n’est pas en relation direct avec « la chose » car c’est l’esclave qui travaille la chose dont le maître va jouir. La relation à la chose, au monde, au monde des choses est donc toujours médiatisée par l’esclave. Sa vie est jouissance immédiate.

Cela ne vous rappelle rien ? Hegel semble ici décrire les grands de ce monde, souvent présentés par les médias comme déconnectés de la réalité qui vivent le « monde comme caprice »… Ils ne fabriquent pas la chose, ils vivent le monde comme une chose, leur chose.

A l’inverse, l’esclave, mu par la peur de la mort, obéit au maître, sans sourciller. De plus, il a une relation directe avec la chose : il la transforme par son travail, il élabore le produit exigé par le désir du maître. Le monde est pour lui, dur, matériel, résistant à la volonté. Il doit souffrir pour fabriquer la chose. Sa vie est souffrance car le travail est souffrance (4). « Le travail est désir réfréné, disparition retardée : le travail forme ». Plus le maître jouit (« désir »), plus le maître consomme (« disparition »), plus l’esclave travaille et souffre. Mais plus l’esclave travaille, plus il se voit contraint (car « réfréné ») de devenir intelligent, inventif, patient, ingénieux, dur à la peine (5)

Ce que nous allons voir, dans la phase 3, c’est qu’il ne suffit pas, pour le maître, de prendre le pouvoir, il faut savoir le conserver !

3. A qui perd gagne !
A priori, l’humanité est tout entière du côté du maître. En opposant le maître à l’esclave, Hegel oppose aussi l’humanité à l’animalité. Le maître signifie que l’humanité se sépare de l’animalité : plutôt la mort que la servilité. L’esclave signifie a contrario l’attachement à la vie immédiate, l’angoisse de la mort et l’irréductible animalité de l’humanité : plutôt la servilité que la mort ! Mais l’avantage que le maître a sur l’esclave n’est qu’apparent. Le texte de Hegel montre que l’humanité est du côté de l’esclave, simplement parce qu’il travaille. C’est le travail qui élève l’homme à l’humanité. Hegel est l’un des premiers philosophes à donner un tel rôle, un tel statut positif au travail. C’est une vraie révolution.

La crainte du maître, c’est, comme on l’a vu, la peur de la mort, mais c’est aussi le début de la sagesse ! En effet, le maître, après la lutte à mort et la domination sur l’esclave, se contente de jouir passivement des choses, d’user des fruits du travail de celui-ci. Ainsi s’enfonce-t-il dans une jouissance passive, alors que l’esclave extériorise sa conscience et ses projets dans le monde. L’esclave acquiert progressivement son autonomie, le travail libérant peu à peu l’esclave de l’angoisse de la mort. Le serviteur a en effet tremblé au plus profond de son être lorsqu’il a commencé à affronter le maître. Il a ressenti la peur de la mort et s’est finalement incliné. Or, par le travail, l’esclave se libère de l’angoisse qu’inspire l’idée de la finitude: « C’est en servant un autre, c’est en s’extériorisant, c’est en se solidarisant avec les autres qu’on s’affranchit de la terreur asservissante qu’inspire l’idée de la mort ». C’est donc par la servilité même que la servilité peut s’estomper. Renversement très hégélien : c’est en servant un maître qu’on se libère du maître. C’est le service même qui finit par tuer la servilité. Pour Hegel, service n’est pas servilité. (6)

La pensée de Hegel est profonde : grâce au travail, l’homme édifie sa liberté, construit le monde historique et s’affranchit de l’idée de la mort. Tel est pris qui croyait prendre.
A. Kojève résume bien ce renversement en écrivant : « Le Maître force l'Esclave à travailler. Et en travaillant, l'Esclave devient maître de la Nature (…) En devenant par le travail maître de la Nature, l'Esclave se libère donc de sa propre nature, de son propre instinct qui le liait à la Nature et qui faisait de lui l'Esclave du Maître. En libérant l'Esclave de la Nature, le travail le libère donc aussi de lui-même, de sa nature d'Esclave: il le libère du Maître. » (7)

La notion de travail chez Hegel suit donc les 3 phases de la dialectique du maître et de l’esclave. Le travail y représente :
(a) d’abord la crainte essentielle du maître : le travail comme peur ;
(b) puis le service du maître : le travail comme souffrance ;
(c) enfin ce par quoi l’esclave maitrise le monde : le travail comme savoir-faire.

La liberté de l’esclave est due à son « entêtement », à bien travailler. L’esclave qui se libère est un obstiné, un amoureux du travail bien fait. Il n’arrête pas d’améliorer son travail, comme l’homme des cavernes polissait ses silex.

Mais quel rapport, me direz-vous, avec les grévistes ou les occupations d’usines ? On y arrive, patience !

La morale de cette histoire de duel
A la différence de Sergio Leone, Hegel peut voir le Bon, la Brute et le Truand dans le même personnage, qui évolue et se transforme en se formant. Pour Hegel, il est clair que "le travail est la seule façon pour l'homme de réaliser son essence, c’est-à-dire d'accéder à la plus haute liberté." Travailler, pour le serviteur, c'est - tout en étant dépendant, soumis aux ordres d'un autre - transformer la nature et, ainsi, y laisser son empreinte, s'y reconnaître et, finalement, de la sorte, accéder (sans l'avoir voulu) à la conscience de soi, et à la liberté. Ainsi s'opère un renversement dialectique, de relation entre celui qui travaille et celui pour qui on travaille. L'expression « dialectique du maître et de l'esclave » sert à désigner ce renversement tel que Hegel le décrit.

On peut en tirer trois premières conclusions :

1/ La vérité de l’homme n’est pas dans la lutte, ni dans le pouvoir : le maître ne règne que symboliquement. Il ordonne, l’esclave obéit. Mais, le maître ignore ce qu’il faut d’ingéniosités pour réaliser une œuvre ou un travail. Le travail est le révélateur de ce que l’homme peut  faire et le miroir de ce qu’il sait faire. En clair, les maîtres passent, les œuvres (des esclaves) restent.

2/ L’esprit n’accède à la connaissance de lui-même que s’il s’extériorise. Pour se connaitre, il faut se produire à l’extérieur de soi (8). Et, pour ce faire, et aussi pour se faire, il faut accepter un autre duel : celui avec la chose. Il faut affronter la dure réalité des choses, en les façonnant, en les travaillant. Et en les façonnant, ou en les travaillant, on se façonne soi-même. En clair, le travail des esclaves les forme et les fait évoluer. Nos maîtres modernes ne s’en aperçoivent que trop rarement, ce qui explique en partie le retard criant en matière de formation sur le lieu de travail ou le manque de reconnaissance de l’apprentissage, et des acquis de l’expérience. 

3/ Le plaisir immédiat est trompeur. L’esclave n’est pas dans l’immédiateté comme le maître. Il prend son temps, alors que le maître est dans le désir immédiat qu’il faut satisfaire immédiatement. Le maître veut tout et tout de suite. Il est impatient. Il désire tout, y compris son désir. Et ce désir est destructeur : le désir immédiat du maître désire détruire l’objet pour l’assimiler, non le conserver dans son objectivité, dirait Hegel. Il n’est pas forcé (« contraint », préfère Hegel), comme l’esclave, de la pensée des moyens, du comment faire. Le maître est dans l’agir immédiat, la consommation pour la consommation. Le maître se jette sur les objets (ou les sujets !) comme la bête vorace se jette sur ses proies : c’est violent, brutal et immédiat (9). La crise financière, avec ses traders sans limite, ses subprimes sans règle et le « court-termisme » érigé en principe de management en donne quelques belles illustrations, à la limite de la caricature.

La dialectique du manageur et du managé
1/ Marx a raison de dire que le travail se vend et qu’il est une « marchandise ». Mais le travail n’est pas que cela : il ne se résume pas à un gagne pain.

2/ Ce que Hegel montre dans la dialectique du maitre et de l’esclave est que le travail est plus qu’un gagne pain : il est un « gagne vie ». L’esclave a préféré une vie servile à la mort, mais avec le travail, il se libère et littéralement refait sa vie. Le travail lui rend progressivement une vie qui appartenait de fait à un autre.

3/ Il est donc plus facile de comprendre pourquoi la perte du travail lui enleve une partie de sa vie. La perte d’un travail peut fragiliser l’homme au delà de la perte du gagne pain ; l’éventuelle perte de sens dans le travail peut rendre la vie même in-sensée ; la fermeture brutale d’une usine dans laquelle on a travaillé une grand partie de sa vie peut  dégénérer en une occupation destructrice, la destruction de l’outil de travail devenant la métaphore de sa propre destruction.

Malgré tout, la valeur ‘travail’ n’est pas prête de disparaître si on en croit le résultat de la quatrième enquête sur les valeurs, réalisée en 2008 (10) : le travail (94%) est la deuxième valeur la plus importante pour les français, juste après la famille, devant les amis et les relations (90%) et … les loisirs 84%).

Messieurs les directeurs des Ressources Humaines, ne soyez pas seulement marxistes. Soyez aussi hégéliens. Le travailleur-esclave n’est pas qu’une ressource qui servirait le maître (11). Il est aussi une source, souvent insoupçonnée, de libération des énergies.

Relisons donc la dialectique du maître et de l’esclave, qui est aussi la dialectique du manageur et du managé.

Et gardons en mémoire la phrase de Lénine, expert ès agit-prop « Pour faire une révolution, il n’est pas besoin de révolutionnaires ; il suffit de laisser agir les dirigeants ».

Vincent Toche
Never be Lost In Management !

Notes :
(1) G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l'esprit, (1807), tome 1, chapitre 4, Aubier. Tous les extraits qui suivent sont tirés du chapitre IV La vérité de la certitude de soi-même – A. maîtrise et servitude

(2) Voir le duel entre Charles Bronson et Henri Fonda dans Il était une fois dans l’ouest (1968) de Sergio Leone.

(3) Le texte intégral est le suivant : " D'abord la conscience de soi est être-pour-soi simple égal à soi-même excluant de soi tout ce qui est autre (...) Mais l'autre est aussi une conscience de soi. Un individu surgit face à face avec un autre individu. Surgissant ainsi immédiatement, ils sont l'un pour l'autre à la manière des objets quelconques ; ils sont des figures indépendantes et parce que l'objet étant s'est ici déterminé comme vie, ils sont des consciences enfoncées dans l'être de la vie, des consciences qui n'ont pas encore accompli l'une pour l'autre le mouvement de l'abstraction absolue, mouvement qui consiste à extirper hors de soi tout être immédiat, et à être seulement le pur être négatif de la conscience égale-à-soi-même. En d'autres termes ces consciences ne se sont pas encore présentées réciproquement chacune comme pur être-pour-soi, c'est-à-dire comme conscience de soi. Chacune est bien certaine de soi-même, mais non de l'autre ; et ainsi sa propre certitude de soi n'a encore aucune vérité ; car sa vérité consisterait seulement en ce que son propre être-pour-soi se serait présenté à elle comme objet indépendant, ou ce qui est la même chose, en ce que l'objet se serait présenté comme cette pure certitude de soi-même. Mais selon le concept de la reconnaissance, cela n'est possible que si l'autre objet accomplit en soi-même pour le premier, comme le premier pour l'autre, cette pure abstraction de l'être-pour-soi, chacun l'accomplissant par sa propre opération et à nouveau par l'opération de l'autre.
     Se présenter soi-même comme pure abstraction de la conscience de soi consiste à se montrer comme pure négation de sa manière d'être objective, ou consiste à montrer qu'on n'est attaché à aucun être- là déterminé, pas plus qu'à la singularité universelle de l'être-là en général, à montrer qu'on n'est pas attaché à la vie. Cette présentation est la double opération : opération de l'autre et opération par soi-même. En tant qu'elle est opération de l'autre, chacun tend à la mort de l'autre. Mais en cela est aussi présente la seconde opération, l'opération sur soi et par soi ; car la première opération implique le risque de sa propre vie. Le comportement des deux consciences de soi est donc déterminé de telle sorte qu'elles se prouvent elles-mêmes et l'une à l'autre au moyen de la lutte pour la vie et la mort".
     G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l'esprit, (1807), tome 1, p. 158-159, Aubier

(4) Rappelons nous que travail vient du latin « tripalium », instrument de torture…

(5) Le texte intégral est le suivant : « C'est par la médiation du travail que la conscience vient à soi-même. Dans le moment qui correspond au désir dans la conscience du maître, ce qui parait échoir à la conscience servante, c'est le côté du rapport inessentiel à la chose, puisque la chose dans ce rapport maintient son indépendance. Le désir s'est réservé à lui-même la pure négation de l'objet, et ainsi le sentiment, sans mélange de soi-même. Mais c'est justement pourquoi cette satisfaction est elle-même uniquement un état disparaissant, car il lui manque le côté objectif ou la subsistance. Le travail, au contraire, est désir réfréné, disparition retardée : le travail forme. Le rapport négatif à l'objet devient forme de cet objet même, il devient quelque chose de permanent, puisque justement, à l'égard du travailleur, l'objet a une indépendance. Ce moyen négatif, où l'opération formatrice, est en même temps la singularité ou le pur être-pour-soi de la conscience. Cet être-pour-soi, dans le travail, s'extériorise lui-même et passe dans l'élément de la permanence la conscience travaillante en vient ainsi à l'intuition de l'être indépendant, comme intuition de soi-même. »
G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l'Esprit, (1807) tome 1, p. 165, Aubier

(6) C’est à méditer dans un pays comme la France qui tend à dévaloriser le service en général, et les services aux personnes (le « care ») ou aux consommateurs (restauration, hôtellerie,…) en les assimilant bêtement à la servilité !

(7) Le texte intégral est le suivant : « Le Maître force l'Esclave à travailler. Et en travaillant, l'Esclave devient maître de la Nature. Or; il n'est devenu l'Esclave du Maître que parce que - au prime abord - il était esclave de la Nature, en se solidarisant avec elle et en se subordonnant à ses lois par l'acceptation de l'instinct de conservation. En devenant par le travail maître de la Nature, l'Esclave se libère donc de sa propre nature, de son propre instinct qui le liait à la Nature et qui faisait de lui l'Esclave du Maître. En libérant l'Esclave de la Nature, le travail le libère donc aussi de lui- même, de sa nature d'Esclave: il le libère du Maître. Dans le Monde naturel, donné, brut, l'Esclave est esclave du Maître. Dans le Monde technique, transformé par son travail, il règne ou, du moins, régnera un jour en Maître absolu. Et cette Maîtrise qui naît du travail, de la transformation progressive du Monde donné et de l'homme donné dans ce Monde, sera tout autre chose que la Maîtrise "immédiate" du Maître. L'avenir et l'Histoire appartiennent donc non pas au Maître guerrier, qui ou bien meurt ou bien se maintient indéfiniment dans l'identité avec soi-même, mais à l'Esclave travailleur. Celui-ci, en transformant le Monde donné par son travail, transcende le donné et ce qui est déterminé en lui-même par ce donné; il se dépasse donc, en dépassant aussi le Maître qui est lié au donné qu'il laisse - ne travaillant pas - intact. Si l'angoisse de la mort incarnée pour l'Esclave dans la personne du Maître guerrier est la condition sine qua non du progrès historique, c'est uniquement le travail de l'Esclave qui le réalise et le parfait. »
A. Kojève, Introduction à la lecture de Hegel, Éd. Gallimard, 1947, p. 29

(8) Hegel dit aussi que le travail, c’est « s’extérioriser soi même et passer dans l’élément de la permanence »

(9) Rappelons que consommer a un double sens : « s’accomplir » et « s’abolir ». On n’est pas loin des réflexions de Baudrillard, sur la consommation, le système des objets ou même de l’obscénité. On y reviendra dans un prochain article.

(10) Enquête réalisée par l’Association pour la recherche sur les systèmes de valeurs. Plus d’informations sur : http://valeurs-france.fr

(11) Cf. Chaplin, Les temps modernes : critique d’une société entièrement mécanisée et complètement déshumanisée.

Posté par Lostinmanagement à 09:17 - Commentaires [2] - Permalien [#]
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